L’œuvre de Hazem Harb, For the love of Jerusalem, met en évidence par le cadre coloré le dôme du Rocher, pôle du conflit israélo-palestinien

O-dieux de Stefano Massini

 « O-dieux » a été la forme choisie par le dramaturge Stefano Massini[1] pour traduire en français le jeu de mots de la pièce italienne intitulée Credoinunsolodio. À la fois syntagme d’invocation « Ô Dieu » et adjectif « odieux », synonyme de haïssable, méprisable, ignoble, le titre de cette œuvre est équivoque. Il annonce les thématiques centrales de l’œuvre : la religion et la haine. Cependant, c’est en parcourant la description des trois personnages que le lecteur s’aperçoit que la pièce traite du conflit israélo-palestinien. Pour reprendre les paroles du metteur en scène, Arnaud Meunier : « C’est un sujet brûlant ! »[2].

D’après les indications de Stefano Massini, une seule comédienne devrait jouer les trois personnages féminins de la pièce. Soit une fille palestinienne qui souhaite devenir martyr d’Al-Qassam[3] ; une Israélienne qui est professeure d’histoire juive ; et une soldate américaine. Leurs destins se rencontrent dans un bar de Tel Aviv, le jour de leur mort.

L’élément qui confère un effet poignant au texte d’O-dieux est l’absence totale de dialogue. Les trois femmes ne se parlent jamais, car chacune de leurs interventions apparaît comme un flux de conscience. L’action de l’histoire se développe autour de trois attentats. Le premier a lieu dans un magasin Supersol du quartier Kiryat HaYovel, dans la banlieue de Jérusalem ; le deuxième dans un pub dont la location n’est pas spécifiée ; et le troisième – celui pour lequel la fille palestinienne s’est préparée pendant des mois – se passe dans un bar à Tel Aviv.

Stefano Massini met en relief le conflit israélo-palestinien par l’intermédiaire d’une distinction originale. Distinction entre vie réelle et cyberespace qu’il emprunte à l’écrivain William Gibson[4]. Le cyberespace désigne« la réalité totalement virtuelle, le monde des images, du récit, de la méta-narration cinématographique, télévisuelle, des réseaux sociaux »[5]. Ce dernier fait partie intégrante de notre quotidien et cela peut – parfois – entraîner des confusions. Le metteur en scène Arnaud Meunier voit comme cause de cette confusion la simplification active et volontaire des faits par la politique et les médias[6]. Ce qui donnerait l’impression que des événements de grande ampleur comme les conflits militaires ou religieux sont facilement compréhensibles après quelques minutes de lecture, d’écoute radio ou encore de visualisation de documentaires.

La contradiction, c’est-à-dire la prise de conscience qu’un événement « déborde toujours », n’est pas résumable par un simple groupe de mots, survient au moment où nous nous heurtons à la complexité d’un sujet que l’on croyait pourtant « acquis » en lisant les titres de la presse. La pièce de théâtre de Stefano Massini crée ce genre de situations de contradictions. Son travail de dramaturge est de (re)complexifier les faits, de restituer aux sujets leur dimension humaine. Le geste de Massini dans la construction des personnages et des circonstances laisse le lecteur interdit, totalement stupéfait, car il prend conscience d’un ensemble de choses qui lui étaient jusqu’à présent inaccessibles.

En parcourant le texte, le lecteur croise cette question du point de vue dans un conflit. Première prise de conscience. Voici un extrait où Eden Golan, la professeure d’histoire juive, réfléchit sur la discorde entre les Israéliens et Palestiniens à travers un jeu de perspectives : le point de vue d’en-haut ou la vue depuis l’avion et le point de vue d’en bas ou la vue depuis le dedans.

« Chaque fois que je prends l’avion

Quand nous décollons de la piste,

Alors que les immeubles deviennent tout petits

Et que les villes tiennent dans la main,

Chaque fois je pense à ça : à mon métier.

Parce que là-dessous, petits comme des fourmis,

Minuscules,

Dans ces têtes plus petites que les têtes d’épingle,

Nous faisons la guerre des points de vue.

Vu d’en bas c’est un drame : tu es dedans.

Vu d’en haut c’est plutôt drôle.

Une comédie ? Une farce ?

Une chose est sûre : j’en fais partie. »[7]

L’œuvre de Hazem Harb, For the love of Jerusalem, met en évidence par le cadre coloré le dôme du Rocher, pôle du conflit israélo-palestinien
L’œuvre de Hazem Harb, For the love of Jerusalem, met en évidence par le cadre coloré le dôme du Rocher, pôle du conflit israélo-palestinien. Hazem Harb, 2017, Centre Pompidou, Wikimedia Commons

Sur le chemin des points de vue ou des perspectives, O-dieux permet une deuxième prise de conscience. À quelle idée forte, percutante le texte confronte-t-il le lecteur ? La voici : même en tant qu’acteur du conflit et chargé d’une mission, les choses ne sont pas nécessairement plus limpides… Bien au contraire. Nous devenons d’autant plus proie de la peur, du doute, de la contradiction. Nous ne sommes pas épargnés non plus de la remise en cause de nos actions ou de la volonté de faire marche arrière. Toutefois, comme cette dernière option est rarement possible, nous finissons par aller jusqu’au bout.

En tant que scientifique, Eden Golan a toujours corrigé les dissertations partisanes des étudiants et a soutenu, lors de nombreuses conférences, que les deux cultures auraient les mêmes racines, qu’un dialogue entre elles serait possible et qu’il serait même le seul moyen de mettre fin à leurs discordes. Pourtant, après avoir survécu à l’expérience traumatique où une petite fille s’est faite exploser dans un supermarché situé à seulement quelques mètres d’elle, ses idées, résultant d’années de recherches scientifiques, sont totalement ébranlées.

« Moi ici, dans mon lit,

Avec la peur folle

De me dire que peut-être…

Peut-être…

Et si mes livres n’étaient que du papier.

Si ce n’était que de la théorie ?

Si ce n’était que des discours, oui, je le dis :

Si ce n’était que des mots ?

Les explosifs, eux, ne font pas tant d’histoires.

Le TNT ne connaît pas les prophètes ni d’histoire.

Il explose. Et c’est tout.

Ça lui fait quoi au TNT de savoir que nos racines sont les mêmes ? »[8]

Ce passage illustre la contradiction qui surgit entre la réalité et sa mission (ses idées). Cette contradiction est dessinée à travers un artifice logique où le TNT devient le maître du jeu à la place des Palestiniens et Israéliens.

Des situations contradictoires similaires (réalité versus mission) vivent aussi la fille palestinienne, Shirin Akhras, dans son projet de devenir martyr, et Mina Wilkinson, la militaire américaine qui ressent comme une corvée le devoir de toujours choisir à quel camp rendre justice.

« Nous Occidentaux

Balancés ici de l’autre côté de la planète Terre

Pour servir de médiateurs entre un dieu et un autre,

Entre Hamas, Mossad, Shin Bet et Jihad,

Au bout du compte on est juste là

Pour ça :

Pour prendre nos responsabilités. »[9]

Enfin, O-dieux est une lecture qui nous pousse à réfléchir sur la manière dont nous percevons les conflits, à compatir avec ceux qui agissent d’une manière différente de la nôtre. Pour ne pas s’éloigner de la dimension humaine des faits diffusés sur nos écrans, Stefano Massini nous incite à lire et à nous rendre au théâtre car, d’après lui, le théâtre demeure « le lieu privilégié de l’analyse du réel »[10].

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Bibliographie

AFP et TALEB Sara, « Israël – Palestine: qui sont les Brigades Ezzedine Al-Qassam, la branche armée duHamas », dans Huffingtonpost, Paris, Huffingron Post Société, 2014, [en ligne] https://www.huffingtonpost.fr/2014/07/10/gaza-brigades-ezzedine-al-qassam-branche-armee-hamas_n_5570321.html (dernière consultation le 20/10/2020)

HALLWARD Maia, « Pursuing “Peace” in Israel/Palestine », dans Journal of Third World Studies, vol. 28, n°1, Gainesville, University of Florida Press, 2011, 366 p., pp. 185-202, [en ligne] https://www.jstor.org/stable/45194767 (dernière consultation le 16/10/2020)

La Comédie de Saint-Etienne, « Dossier pédagogique du spectacle Je crois en un seul dieu d’Arnaud Meunier », Saint-Etienne, La Comédie de Saint-Etienne, 2017, 43 p., [en ligne] https://document.theatredurondpoint.info/156/156/supports/23688/catDoc227/DossierPeda_Jecroisenunseuldieu.pdf (dernière consultation le 16/10/2020)

LOHARD Audrey, « La genèse inattendue du cyberespace de William Gibson », dans Quaderni, n°66, Charenton-le-Pont, Les éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2008, 126 p., pp. 11-13, [en ligne] https://www.persee.fr/doc/quad_0987-1381_2008_num_66_1_1842 (dernière consultation le 15/10/2020)

MASSINI Stefano, Terre Noire / O-dieux, Paris, L’Arche, 2017, 141 p., traduit par FAVIER Olivier, MARTUCCI Federica et PIZZUTI Pietro


[1] Stefano Massini, né le 22 septembre 1975 à Florence, est aujourd’hui un des dramaturges contemporains les plus appréciés. Ses œuvres, la plupart du temps politiques, sont adaptées à la radio et jouées tout autour du monde. C’est le cas de la pièce Lehman Trilogy qui a fait ses débuts sur les planches de Broadway en mars 2020.

[2] La Comédie de Saint-Etienne, « Dossier pédagogique du spectacle Je crois en un seul dieu d’Arnaud Meunier », Saint-Etienne, La Comédie de Saint-Etienne, 2017, 43 p., p. 13, [en ligne] https://document.theatredurondpoint.info/156/156/supports/23688/catDoc227/DossierPeda_Jecroisenunseuldieu.pdf (dernière consultation le 16/10/2020)

[3] Une abréviation de « brigades Izz al-Din al-Qassam », branche armée du Hamas, fondée en 1991. Son objectif est de lutter « contre l’occupation sioniste » de la Palestine. Le Hamas et ses brigades sont placés sur les listes des organisations terroristes par l’Union européenne et les États-Unis.

[4] Écrivain de science-fiction qui, à travers son premier roman Neuromancien (1983), introduit au grand public le cyberespace.

[5] La Comédie de Saint-Etienne, op. cit., p. 11

[6] Ibid., p. 13

[7] MASSINI Stefano, Terre Noire / O-dieux, Paris, L’Arche, 2017, 141 p., pp. 83-83, traduit par FAVIER Olivier, MARTUCCI Federica et PIZZUTI Pietro

[8] Ibid., p. 113

[9] Ibid., p. 98

[10] La Comédie de Saint-Etienne, op. cit., p. 12

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