Affiche du film HUGHES Howard (réal.), Les Anges de l’enfer, États-Unis, The Caddo Company, 1930, 127 min

Les Anges de l’enfer – Howard Hughes (1930)

L’amour ou le devoir ? L’héroïsme ou la vie ?

Premier des deux seuls films réalisés par Howard Hughes, Les Anges de l’enfer (Hell’s Angels) s’avère passionnant à plus d’un titre : pour sa représentation de la Première Guerre mondiale axée sur les conflits aériens d’abord ; pour sa production pour le moins tumultueuse – et au moins aussi épique que le film – ensuite ; et pour la personnalité de son metteur en scène enfin. Metteur en scène par ailleurs intimement lié au monde militaire… puisque plusieurs années après avoir réalisé Les Anges de l’enfer, Howard Hughes entreprend la conception d’avions, hélicoptères, missiles et autres matériels électroniques et équipements militaires pour le compte de l’armée américaine.

Affiche du film HUGHES Howard (réal.), Les Anges de l’enfer, États-Unis, The Caddo Company, 1930, 127 min
Affiche du film HUGHES Howard (réal.), Les Anges de l’enfer, États-Unis, The Caddo Company, 1930, 127 min, Wikimedia Commons

Rembobinons.

Nous sommes en 1927 et Howard Hughes, 22 ans seulement, milliardaire et doublement orphelin depuis trois ans déjà, commence le tournage[1] de son nouveau film : Hell’s Angels. Les Anges de l’enfer en français. Soit le récit de trois aviateurs allemands et anglais au cours de la Première Guerre mondiale. Howard Hughes étant un passionné d’aviation[2] et de cinéma, autrement dit de deux domaines dans lesquels il peut intelligemment dépenser sa fortune, le projet semble évident. Sa production est chaotique.

Prise de vue du film HUGHES Howard (réal.), Les Anges de l’enfer, États-Unis, The Caddo Company, 1930, 127 min
Prise de vue du film HUGHES Howard (réal.), Les Anges de l’enfer, États-Unis, The Caddo Company, 1930, 127 min

D’abord imaginé comme un film muet en noir et blanc (la norme à l’époque), le film sort finalement – après une gestation longue de trois ans et pour le moins mouvementée – agrémenté de dialogues et de certaines séquences en couleur (qui restent toutefois minoritaires). Pourquoi de tels changements ? Eh bien parce qu’en 1927 sort Le chanteur de jazz (The Jazz Singer), aujourd’hui considéré comme le premier film parlant – un événement, donc. Évènement qui convainc Hughes, dont le Hell’s Angels voyait son tournage déjà bien avancé, de transformer le film jusqu’alors muet en film parlant – l’obligeant à remplacer son actrice principale, dont l’accent norvégien ne collait décidément pas à son rôle d’Anglaise. En outre, il décide d’ajouter quelques touches de couleurs à son film en réalisant l’une des scènes en couleur et en en colorant deux autres d’un filtre violet pour l’une et bleu pour l’autre.

Une production mouvementée, donc, qui voit défiler plusieurs réalisateurs[3], jusqu’à ce que Howard Hughes décide finalement de prendre lui-même les choses en main au moment de tourner les fameuses scènes aériennes du film. Environ 1 700 figurants engagés, de nombreux spécialistes des cascades aériennes débauchés, 75 avions ayant servi lors de la Première Guerre mondiale loués ou achetés, plusieurs aérodromes réquisitionnés…

Howard Hughes se donne les moyens de ses ambitions pour mener à bien son film. Film qui coûte finalement près de 3 millions de dollars (un budget conséquent pour l’époque) et qui est un succès en salles à sa sortie en 1930. Les recettes ne couvrent toutefois que péniblement son coût de production. Qu’importe : lui qui n’avait que treize ans lorsque s’est achevée la Première Guerre mondiale vient de réaliser un film de guerre qui marquerait l’Histoire : Hell’s Angels.

Prise de vue du film HUGHES Howard (réal.), Les Anges de l’enfer, États-Unis, The Caddo Company, 1930, 127 min
Prise de vue du film HUGHES Howard (réal.), Les Anges de l’enfer, États-Unis, The Caddo Company, 1930, 127 min

Rembobinons encore un peu.

Nous sommes en 1914 et l’Allemagne n’est pas encore en guerre. Les frères Rutledge, Roy et Monte, deux Anglais, sont en vacances chez leur ami Karl, un Allemand rencontré sur les bancs d’Oxford. Les trois jeunes hommes sont amis et ne se doutent encore de rien. Quelques jours plus tard, les voilà tous trois repartis à Oxford, dans l’Angleterre natale des deux frères, où l’avenir semble toujours radieux.

C’est hélas le moment que choisit la grande Histoire pour surgir dans la petite : le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Karl reçoit sa lettre de convocation et doit se résigner, lui qui a fait ses études à Oxford, lui qui se sent parfois même presque anglais, à rentrer servir son pays. Le 4 août, c’est-à-dire le lendemain, c’est le Royaume-Uni qui déclare la guerre à l’Allemagne. Les frères Rutledge, qui assistaient impuissants au départ de leur ami la veille, se retrouvent plongés à leur tour dans l’Histoire.

Leurs réactions sont aussi opposées que le sont leurs goûts en matière de femmes. Roy, le brave, l’amoureux fidèle, ne se fait pas attendre : le voilà qui s’enrôle sur-le-champ dans le Royal Flying Corps, le corps aérien de l’armée britannique[4].

Monte, le coureur de jupons, n’en a lui guère l’intention, mais se retrouve bien malgré lui dans le même bateau après un malentendu pour le moins grotesque. Alors qu’il se balade dans la rue, le voilà qui passe devant un centre de recrutement improvisé, sur lequel trône une affiche « ENLIST IN THE RFC AND GET A KISS » et devant lequel une jolie jeune femme l’interpelle, bientôt suivie par une foule de témoins. Le séducteur se laisse berner… et le voilà lui aussi enrôlé dans le Royal Flying Corps, aux côtés de son frère.

La Fliegertruppen pour Karl, le Royal Flying Corps pour Roy et Monte : deux armées opposées pour trois hommes autrefois amis. Nous n’en révèlerons pas l’issue, si ce n’est que le film déjoue – rapidement et cruellement – les attentes.

Prise de vue du film HUGHES Howard (réal.), Les Anges de l’enfer, États-Unis, The Caddo Company, 1930, 127 min
Prise de vue du film HUGHES Howard (réal.), Les Anges de l’enfer, États-Unis, The Caddo Company, 1930, 127 min

Ce faisant, Hell’s Angels met en scène deux grandes séquences aériennes dignes d’intérêt.

La première suit l’arrivée d’un zeppelin, surgissant hors de la nuit et du brouillard londonien (peut-être le plus beau plan du film) pour bombarder Trafalgar Square, le cœur de la capitale. Une mission dans laquelle se trouve embarqué notre héros Karl, qui doit choisir entre sa loyauté envers le Reich et son amour pour l’Angleterre.

La seconde scène, la plus ambitieuse et la plus généreuse, présente nos deux pilotes anglais aux commandes d’un bombardier ennemi volé, en mission pour aller bombarder un dépôt de munitions allemand. Bombardement qui ne manque pas de provoquer une contre-attaque en bonne et due forme et en escadrille de l’opposant. Pour ne rien arranger, de la réussite de cette opération dépend évidemment la vie de centaines d’hommes. Et les ordres sont clairs : la capture n’est pas une option.

Prise de vue du film HUGHES Howard (réal.), Les Anges de l’enfer, États-Unis, The Caddo Company, 1930, 127 min
Prise de vue du film HUGHES Howard (réal.), Les Anges de l’enfer, États-Unis, The Caddo Company, 1930, 127 min

Ces deux grandes séquences d’action et d’aviation sont les deux morceaux de bravoure du film. Faut-il préciser qu’il est inutile d’être féru d’aviation pour apprécier un spectacle aussi grisant que celui du ballet des avions dans le ciel ? Surtout compte tenu du charme indéfinissable de la flotte des années 1910 (les biplans !).

Une époque durant laquelle les britanniques débattent du droit de vote des femmes. Soit un sujet qui fait l’objet d’une réplique déjà délicieusement désuète et ironique à sa sortie, puisque le droit de vote leur est accordé en 1918.

Une époque pendant laquelle l’amant peut se voir défier en duel par le mari trompé et où refuser le duel était une honte. Il faut ainsi voir cette scène où notre héros Monte est surpris avec une femme par son époux, le colonel Von Kranz qui, avec un sang-froid imperturbable et presque comique, se contente de lui expliquer sans sourciller que ses témoins viendraient, selon les règles alors en vigueur, lui donner l’heure et le lieu du duel à venir.

Si les faits relatés dans le film sont fictifs[5], le traitement s’avère tout à fait réaliste et crédible. Nous ne sommes pas ici dans le grand spectacle complètement déconnecté de la réalité historique.

Ainsi, parler de Hell’s Angels, c’est parler de beaucoup de choses : du film et de ses scènes d’aviation, bien évidemment, mais aussi de ses coulisses pour le moins extraordinaires et de son créateur, l’aviateur, producteur, réalisateur et démiurge Howard Hughes. Qui, à défaut d’avoir participé à la guerre[6], a su la faire revivre à l’écran. Autant de raisons qui font la légende de ce film, que nous vous invitons à découvrir.

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Filmographie

HUGHES Howard (réal.), Les Anges de l’enfer, États-Unis, The Caddo Company, 1930, 127 min


[1] Qu’il se contente alors – comme tous les précédents – de produire, ayant ici laissé le soin de la mise en scène au réalisateur confirmé Marshall Neilan.

[2] Il a débuté les cours de pilotage dès l’âge de quatorze ans.

[3] Après Marshall Neilan, ce sont Luther Reed et Edmund Goulding qui sont engagés avant d’être remerciés.

[4] Qui fusionne avec le Royal Naval Air Service pour fonder l’actuelle Royal Air Force le 1er avril 1918.

[5] Bien que la séquence du zeppelin évoque un épisode réel, à savoir la campagne de bombardements sur le Royaume-Uni planifiée par l’Allemagne dès 1915.

[6] Sa surdité précoce l’en aurait de toute façon certainement empêché s’il en avait eu l’âge.

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