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La guerre au XXIe siècle : introduction

Arrivée d'un hélicoptère PUMA. le premier stick se prépare à embarquer (ECPAD / EMA / Ministère des Armées)

Pour reprendre les termes de Clausewitz, « la guerre est un caméléon »[1], elle change d’apparences à travers le temps et l’espace, mais son fond reste le même : l’affrontement de deux volontés, qui cherchent mutuellement à s’imposer l’une à l’autre. Les évolutions technologiques et sociétales ont, certes, modifié la guerre, mais celle-ci n’a pas disparu. Il serait même naïf de penser à sa disparition prochaine, la rivalité et l’envie (de domination, de possession…) étant des valeurs intrinsèques à la nature humaine. Il est donc primordial de l’analyser pour la comprendre et, en la cernant, en tirer un substrat bénéfique.

Ce dossier est donc consacré à un tour d’horizon de la guerre au siècle présent. Ce sujet étant vaste et profond, il est certain que ses auteurs n’ont ni l’omniscience ni les compétences nécessaires pour que ce travail fasse office de référence unique dans le domaine. Néanmoins, ils tenteront d’apporter un regard critique et une certaine exhaustivité à défaut d’une analyse complète et parfaite du phénomène guerrier aujourd’hui. Travail titanesque s’il en est, mais en définitive, on ne peut plus intéressant.

Militaires français au Mali au cours de l’opération Serval (ECPAD/EMA). La France opère actuellement dans plusieurs pays, contre des groupes non-étatiques ou en tant que force d’interposition, d’encadrement ou de maintien de la paix. L’armée est aussi déployée en métropole, avec l’opération Sentinelle. Idrissa Fall, 2013, Wikimedia Commons

Étudier les guerres actuelles, c’est repérer les tendances qui les sous-tendent et ainsi séparer le bon grain de l’ivraie. En effet, certaines stratégies et tactiques se retrouvent facilement dépassées tandis que d’autres reviennent au goût du jour ou innovent dans l’art de la guerre. Le retour d’expérience est donc fondamental. Deux exemples soulignent cette importance du RETEX, notamment lorsqu’il est insuffisant ou inexistant : la guerre civile américaine et les deux guerres balkaniques.

De 1861 à 1865, les États-Unis d’Amérique vont se déchirer dans un conflit sanglant, où transparaissent les tactiques héritées des deux derniers siècles (batailles rangées, tirs en lignes, combats à la baïonnette et charges de cavalerie…), modifiées par l’évolution technologique de la révolution industrielle (navires à vapeur, armes à chargement par la culasse, premières armes à répétition, chemin de fer…).

Charge dite de Pickett lors de la bataille de Gettysburg en 1863. Cette charge des Confédérés fut une hécatombe. Sensée percer les lignes défensives de l’Union après un bombardement préparatoire, l’attaque des 12 500 Confédérés fut repoussée. L’inefficacité du bombardement et le manque de couverts sur le terrain profitèrent aux défenseurs dont les tirs nourris firent un carnage. Alfred Swinton d’après Alfred Waud, 1903, The Library of Congress, Wikimedia Commons

Les améliorations dans les domaines de l’armement et de la logistique font de la guerre de Sécession la première guerre industrielle. Cette modernisation matérielle conduit à des pertes élevées, accrues par l’inadéquation entre le matériel et les tactiques : les formations en ligne sont des cibles faciles pour le feu d’armes plus précises et à la portée supérieure aux fusils du début du siècle, même si les engagements se font à des distances réduites, limitant ainsi les salves avant le corps-à-corps. Cependant, en définitive, peu de leçons seront retenues de ce conflit lorsque éclate la guerre franco-prussienne.

Cavaliers prussiens chargeant des « Lignards » français, Wilhelm Gleich, Die ersten 100 Jahre des Ulanen-Regiments König Wilhelm I. (2. Württemb.), 2009, n° 120, p. 176, Wikimédia Commons

L’armement moderne fait tout autant de ravages et les tactiques, dignes des guerres napoléoniennes, s’avèrent désastreuses face à un feu précis et nourri. L’armée française, minée par un commandement défaillant, en paie les frais, mais ne manque pas de mordant dans les combats défensifs. Bien que l’armement ne soit pas utilisé à son rendement maximal (comme le canon à balles Reffye, ancêtre de la mitrailleuse, cantonné à un rôle d’artillerie inadéquate), les fusils français s’avèrent plus performants que ceux des Prussiens. Il n’empêche que l’effondrement précipité des armées françaises souligne bien qu’une nouvelle page vient de s’ouvrir dans l’histoire de la guerre.

Entre 1912 et 1913, les guerres balkaniques opposent les pays de la région (Royaumes de Serbie, de Bulgarie, de Grèce et le Monténégro) à l’Empire ottoman. Puis, de juin à juillet 1913, les vainqueurs se divisent : le Royaume de Bulgarie affrontant ses anciens alliés, soutenus par l’Empire ottoman et le Royaume de Roumanie. Cette guerre sonne comme un avertissement avant 1914.

L’armement et l’équipement modernes (fusils à verrou, artillerie de campagne, ballons d’observation…) sont alors utilisés en masse. Les combats en environnements ouverts deviennent si meurtriers que les troupes finissent par s’enterrer en creusant des tranchées. L’artillerie lourde prélève son dû à distance, alors que les armes à tir rapide balaient les fantassins qui tentent de percer les lignes adverses en chargeant à la baïonnette.

Bataille de Doiran entre Grecs et Bulgares lors de la deuxième guerre balkanique. Les charges en arrière-plan contre les positions bulgares ne sont pas sans rappeler la Première Guerre mondiale. Notez l’armement moderne et les pertes au premier plan, soulignant la violence des affrontements. Lithographie de Sotirios Christidis, XXe siècle, Nikos VatoPoulos, Flickr

Les charges de cavalerie se font de plus en plus rares, car les cavaliers combattent désormais majoritairement à pied et ne servent à cheval que dans les missions de reconnaissance et les poursuites. Les victimes sont nombreuses, plus de 400 000 morts et blessés lors de la première guerre, qui dura un peu plus de sept mois, et plus de 180 000 pour la seconde, en l’espace d’un mois et quelques jours.

Ces affrontements soulignent la létalité des nouvelles armes en environnement ouvert et renforcent les tensions qui secouent alors les Balkans. Celles-ci atteignent leur paroxysme avec l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand à Sarajevo, enclenchant le mécanisme provoquant la Première Guerre mondiale. Un peu moins de deux ans séparent ce cataclysme des deux conflits balkaniques. Pourtant, les premiers mois de la « Der des Ders » semblent quelque peu familiers : l’infanterie française se fait hacher à découvert par les tirs allemands, l’artillerie fait des ravages… La guerre de mouvement laisse place à la guerre d’usure et ses tranchées. Une nouvelle page se tourne.

Bataille des frontières en 1914 (inconnu). Les forces françaises se font décimer, le terrain dégagé les exposant plus facilement au feu adverse. Notez l’opposition entre les deux forces (le peintre étant sans aucun doute allemand) : des troupes germaniques disciplinées (ligne de feu à droite), équipées de canons modernes à chargement par la culasse, tandis que les forces françaises en arrière plan constituent une masse difforme, dont les pertes recouvrent déjà le champ de bataille. Malgré le parti pris de l’artiste, le tableau n’en rappelle pas moins les pertes subies par l’armée française dans les premiers mois de la guerre.

Pour les deux cas, le RETEX fut insuffisant ou alors délaissé en raison de l’éloignement des théâtres d’opérations ou de l’insignifiance des enjeux aux yeux des grandes puissances. Pourtant, en s’y intéressant, de nombreuses bévues auraient pu être anticipées, voire même évitées dans les conflits suivants. La guerre civile américaine souligne l’inadéquation des tactiques napoléoniennes avec un armement moderne.

De même, les deux guerres balkaniques mettent en relief la létalité des affrontements en terrain découvert, l’efficacité de l’artillerie et des mitrailleuses, et le rôle croissant des retranchements et des couverts. Dans le premier cas, l’armée française aurait alors pu en 1870 adapter sa doctrine aux nouveaux armements et prendre garde aux défaillances de son commandement tandis que, dans le second exemple, les premiers mois de la Première Guerre mondiale, marqués par le mouvement et les affrontements meurtriers à découvert, auraient peut-être pu être évités ou, tout du moins, provoquer un bilan humain moindre. Quoiqu’il en soit, hormis émettre des hypothèses, il n’y a rien d’autre à faire pour les conflits précédents, puisqu’il est impossible d’agir sur le passé.

À défaut de changer réellement le passé, faute de machine à voyager dans le temps, les wargames restent un excellent moyen de revivre certains conflits et, pourquoi pas, d’en modifier l’issue ! Arnaud Ligny, 2005, Flickr, Wikimedia Commons

Le principe du RETEX reste, cependant, intemporel. Même si l’Europe occidentale semble relativement à l’abri de tout danger conventionnel immédiat (il en va autrement pour les menaces irrégulières), la guerre ne s’est jamais faite aussi présente depuis le début de ce nouveau millénaire. L’Est de l’Europe est marqué par la sécession du Donbass et la tentative du gouvernement ukrainien de faire respecter sa souveraineté. Le Moyen-Orient est embrasé par des conflits contre des groupes non-étatiques et la rivalité Iran-Arabie Saoudite.

Du côté du Pacifique, les rapports entre les deux Corées connaissent régulièrement des regains de tensions alors que Chine et Japon se disputent toujours les zones maritimes les environnants. Enfin, les problèmes de sécurité concernant le terrorisme et des groupes non-étatiques en tous genres prennent des proportions énormes, nécessitant un véritable arsenal aussi bien législatif que militaire, pour agir physiquement, tout comme virtuellement. Car, dans ce monde où tout est connecté, aux trois dimensions de la guerre (terre, mer, air) s’ajoute une quatrième, illimitée et actuellement en pleine expansion : le champ de bataille virtuel, le cyberespace.

Carte des risques dans le monde en 2018. Voyez l’arc des crises s’étendant de la bande sahélo-saharienne, jusqu’au Moyen-Orient. Pour une meilleure résolution [et une version actualisée], n’hésitez pas à consulter directement la carte sur le site de Controlrisks, Riskmap 2018, ControlRisks

De nombreux conflits embrasent donc le monde, faisant tout autant de sujets d’études formidables. Cette série d’articles a donc pour but de les analyser, afin d’offrir un panorama de la guerre au XXIe siècle et de présenter ses spécificités et ses diverses incarnations.

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Bibliographie

Moyen-Orient, n°39, Paris, Areion Group, 2018, 100 p.

BAUTZMANN Alexis (dir.), Atlas géopolitique mondial 2018, Paris, Areion Group, septembre 2017, 190 p.

DESPORTES Vincent, Comprendre la guerre, Paris, Economica, 2000, 397 p.

DESPORTES Vincent, La dernière bataille de France : lettre aux Français qui croient encore être défendus, Paris, Gallimard, 2015, 199 p.

JOWETT Philip, Armies of the Balkan Wars 1912-1913: the priming charge of the Great War, Oxford, Osprey Publishing, 2011, 48 p.

KEEGAN John, La guerre de Sécession, Paris, Perrin, 2011, 504 p., traduit de l’ anglais par SENÉ Jean-François

VON CLAUSEWITZ Carl, De la guerre, Paris, Perrin, 2014, 448 p.


[1] VON CLAUSEWITZ Carl, De la guerre, Paris, Perrin, 2014, 448 p.

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