Volia est un mot ukrainien renvoyant à l’idée de liberté et à celle de volonté. Mais l’ouvrage portant ce nom, paru aux éditions Grasset en 2025, a été écrit en français. Son autrice, Anastasia Fomitchova, est née à Kyiv en 1993, quelques années après la fin de l’URSS, et a étudié la science politique et les relations internationales à Paris. Des études qu’elle interrompit régulièrement à compter de 2015 au nom d’un « impératif moral »1, celui de la défense de son pays, aux prises avec la Russie dans le Donbass. Elle s’engagea alors comme paramédic, soignante pré-hospitalière sous statut civil mais portant l’uniforme militaire. Effectuant des rotations épisodiques dans l’est de l’Ukraine jusqu’en 2020, elle plaisanta alors avec la commandante de son bataillon, à qui elle déclara : « Je retournerai à la guerre seulement si les Russes essayent de prendre Kyiv »2. Elle ne croyait pas si bien dire.

Du front à l’écriture, le sens de l’engagement
« Écrire, c’est faire l’effort de se souvenir, pour que nos morts ne tombent pas dans l’oubli, pour que ces pages de l’Histoire ne soient pas réécrites, que les nôtres et les autres se souviennent. Peu importe où nous sommes nés, où nous avons vécu, notre nation d’aujourd’hui et de demain est désormais forgée dans un nouveau pacte social tracé dans le sang. […] Écrire, c’est se battre pour que, malgré notre douleur, notre nation continue d’exister »3.
L’histoire d’Anastasia Fomitchova est celle d’un double engagement : sur le front et par l’écriture. Le 26 février 2022, deux jours après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la jeune femme de 28 ans montait dans un bus en direction de ce pays, afin d’y rejoindre à nouveau un bataillon médical.
Le récit de son arrivée dans sa ville natale donne à comprendre la guerre comme une expérience sensorielle, entre familiarité et anomalie. Ainsi de la vue, puisqu’à la gare de Lviv « le tableau de la souffrance engendrée par la guerre semble se fondre dans des nuances de gris et de noir. On dirait de vieilles photos sorties de livres d’histoire. Le hall est gris cendre »4. Elle y prend un train pour Kyiv, dont l’« odeur de gasoil et de charbon, si caractéristique des villes industrielles de l’est de l’Ukraine, embaume le quai »5, une odeur qui, depuis, la « ramène à la guerre ». Dans la capitale, c’est l’ouïe qui est la plus prégnante : loin de l’idée d’un vacarme incessant des bombardiers et des sirènes, « il règne un silence de mort, une pesanteur qui transfigure cet environnement familier »6. Même les « saveurs »7 de la nourriture partagée avec les camarades du bataillon semblent avoir « disparu ». Le toucher témoigne lui aussi du passage de la paix à la guerre : « le contact froid avec la kalachnikov a quelque chose de rassurant que je peux ressentir physiquement : la réalité a basculé »8.
Dans cette nouvelle réalité, il faut porter des armes. Elle s’y montre un temps réticente : « Après tout, j’étais médic. Dans ma logique, les médics n’avaient pas d’armes. Ils sauvaient des vies. Mais je voyais la confiance qu’elles apportaient à mes camarades. C’était le doudou de la guerre, avec lequel on vivait, dormait, mangeait. Un moyen de se sentir moins vulnérable, moins exposé. »9 S’engager, même comme médic, semble rendre nécessaire d’accepter le port d’armes, aliénant pour les uns ou fétichiste pour les autres. « La guerre m’était familière mais jamais je n’avais envisagé que je serais réellement face à ce dilemme. Tuer ou être tuée »10. Comme un rappel de la nature profonde de la guerre et des implications de l’engagement, y compris pour les civils.
Mais Volia ne se limite pas à la narration des mois que la jeune doctorante passa sur le front, arrachée à l’université et à la vie parisienne par la guerre. L’ouvrage est ponctué de prises de positions de son autrice sur la géopolitique et l’histoire récente, ainsi que sur l’action de la Russie et des pays occidentaux. Selon elle, dans les années précédant la guerre, Moscou serait de facto « parvenue à imposer son narratif »11 en présentant les hostilités débutées en 2014 dans le Donbass comme « une guerre civile, une guerre interne [à l’Ukraine] à laquelle elle ne serait pas mêlée ». Cette guerre « larvée »12, « gelée »13, à l’œuvre dans l’est de l’Ukraine jusqu’en 2022 « permettait aux Européens », négociateurs en 2015 des accords de Minsk14, de « continuer leur vie ». Et de citer un professeur de la Sorbonne justifiant l’annexion de la Crimée par le « droit à l’autodétermination des peuples », ou encore la vision occidentale, selon elle erronée, de Stepan Bandera. Ce nationaliste ukrainien tenta, pendant la Seconde Guerre mondiale, d’établir dans cette région un État qui s’inscrirait dans la collaboration avec l’envahisseur allemand. L’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), branche armée du mouvement dirigé par Bandera, se rendit complice, avec certains de ses partisans, de plusieurs massacres de Juifs par les nazis, et coupable d’autres massacres, visant quant à eux des civils issus de la minorité polonaise de Volhynie, au nord-ouest de l’Ukraine actuelle15. Pour l’autrice, « au XXIe siècle, ceux qui se battaient sous ces couleurs ne reprenaient ce symbole que pour revendiquer l’indépendance de l’Etat ukrainien face à la Russie »16, loin de toute sympathie pronazie. Et de dénoncer : « Mais dans les pays européens où les populations avaient elles-mêmes du mal à assumer leur propre passé de collaboration avec l’Allemagne nazie, [la] propagande sur les “néonazis ukrainiens” et l’utilisation des pages sombres de l’Histoire pour décrédibiliser l’Ukraine avait trouvé un certain écho pendant dix ans »17.
Sur le front en 2022, le soutien des pays alliés lui semble bien insuffisant. Elle déplore ainsi des « discussions sur les armes qu’il faut nous livrer ou pas tenues par des individus qui bien que se disant aux côtés du peuple ukrainien, se trouvent derrière ce bouclier humain, en sécurité dans leurs bureaux »18. Au vu de cette mention répétée d’un sentiment d’abandon, teinté de reproche envers les pays occidentaux, Volia, publié en français, semble s’inscrire dans la volonté d’imposer un contre-narratif et de faire pression sur ces États dans l’espoir d’un plus grand soutien.
À Boutcha, où elle fait partie des premières personnes à découvrir le massacre perpétré par les troupes russes, Anastasia Fomitchova pointe les contradictions flagrantes du récit adverse : « Dans leur délire orwellien, leur empire imaginaire, [les Russes] se sont d’abord laissé convaincre que nous les attendions. Ils se sont imaginés défiler triomphalement sur l’avenue Khreschatyk, couverts de fleurs. Quand ils ont réalisé que nous n’allions pas nous laisser envahir, contrôler, ils se sont vengés. Et depuis qu’ils ont compris que nous allions résister, ils ont décidé de nous exterminer. Comme pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ont tué et violé en masse »19. De quoi parler, selon elle, d’un « projet génocidaire » chez Vladimir Poutine ‒ une allégation qui, bien que ne faisant pas consensus, a trouvé un écho chez d’autres, parmi lesquels certains juristes internationaux.
L’autrice fait toutefois preuve de compréhension lorsqu’elle a affaire à une dénommée Olena, rencontrée dans le Donbass en 2022, qui adhère à la désinformation russe et semble travailler pour le renseignement de Moscou « peut-être même sans le savoir »20. Les habitants de la région ne sont « que les victimes d’une guerre qui les dépasse »21, écrit-elle alors. Une regrettable manipulation des faits par le pouvoir russe rendant d’autant plus nécessaire de faire contrepoids par l’écriture.
Survivre, sauver, rester humain
« Aucune image ne permet d’expliquer cet instinct de survie qui, d’un coup, sous le feu, prend le dessus. On devient un mécanisme qui s’enclenche pendant que l’esprit se réfugie quelque part. J’ai l’impression d’être dans un film, d’assister à la scène tout en étant parfaitement consciente de ce qui se passe. Un pied devant l’autre, j’ai le sentiment de voler au-dessus du sol, et j’attends, vide, sans émotion, comme suspendue dans l’espace et le temps, la nouvelle détonation qui va certainement m’ôter la vie. “Ici !” Sans réfléchir, je plonge dans une tranchée, suivie par Dok. […] Il prend la radio : “Ici Dok. Nous devons quitter la position. Je répète. Nous devons quitter la position.” Puis une accalmie. “Tu restes ici. Je vais prévenir les autres”, avant de se hisser hors de la tranchée. Nous sommes le 2 septembre 2022. Il n’est pas encore midi. »22
Ce récit rythmé et immersif de l’exposition au feu ennemi donne à comprendre la guerre comme une expérience où l’instinct et les automatismes prennent le dessus. Pour un bataillon médical, il s’agit non seulement d’échapper à la mort mais également d’empêcher celle des patients. En 2022, la jeune paramédic est formée à des gestes chirurgicaux et entraînée à poser des garrots en une vingtaine de secondes, une technique qu’il lui faut maintes fois exécuter. Et de narrer la prise en charge des uns et des autres. S’agissant des militaires, « l’anesthésiste se prête au jeu, les fait parler pour maintenir en eux [leur] énergie de vie, cette adrénaline qui continue de faire battre leur coeur malgré la gravité des blessures »23, tandis que les civils « arrivent souvent avec des blessures moins graves, mais en état de choc, ils ne parlent pas et leur cœur lâche plus facilement ». En cause ? L’adrénaline. Au nom de cette hormone vitale, il faut parfois, raconte-t-elle, « éviter d’administrer des antidouleurs aux blessés »24 à évacuer à pied, pour « que leur corps lutte, les maintienne en vie ». « La douleur, c’est la vie », lâche-t-elle.
De tels passages semblent témoigner d’une dureté, voire d’une inhumanité, dans la prise en charge des blessés en zone de guerre. Relevons également, en ce sens, un départ vers le front où l’autrice signale que son unité ne peut « guère dépasser une vingtaine de blessés par jour »25, comme si une logique comptable prévalait derrière le soin. Pourtant, plus d’une fois, ses formules comme « je perds un patient »26 ou « mes blessés »27 semblent au contraire renvoyer à un sens de la responsabilité confinant à l’affection et à l’émotion.
C’est que le quotidien des médics est, selon ses mots, un « carrousel de l’horreur »28. Les journées sont rythmées par « des membres arrachés qui nous parviennent comme des bouts de viande arrachée où nous pouvons absolument tout distinguer »29 ou « des bouts de cervelle collés sur les brancards »30. La paramédic en arrive à se demander, à la vue d’un blessé auquel manquent plusieurs « morceaux de corps », si ce n’est pas lui qui la « regarde de l’au-delà », et si ce n’est pas elle qui serait « déjà morte »31.
L’expérience est déshumanisante, Anastasia Fomitchova reconnaissant en être arrivée à un état d’« apathie »32 alors que « [s]on existence s’est perdue dans cette machine broyant les êtres dont nous récoltons les restes ». Tant et si bien qu’elle s’avère, au bout d’une semaine, « incapable de tenir une conversation », n’ayant plus à la bouche que les nombres « 200 » et « 300 », désignant respectivement, en code militaire, les morts et les blessés. De retour à la vie civile, elle ne peut s’empêcher, à la vue de personnes valides, de les « scanne[r] de haut en bas, à la recherche de blessures »33. Autre manifestation de son aliénation : un « rire macabre »34, qu’elle a « déjà entendu chez des soldats », sort de sa bouche quand ses amis lui demandent ce qu’elle vu dans le Donbass, et elle fait désormais preuve d’un humour noir qui, à l’arrière, ne fait plus rire qu’elle.
Car, sur le front, « se forcer à rire devient le seul moyen de ne pas sombrer »35, de « ne pas devenir fous ». Outre l’humour macabre, « les instants de bonheur volés autour d’une table, l’esprit de camaraderie, les blagues »36 sont autant de manières, écrit-elle, de « conserver son humanité », tout comme la « coquetterie » qu’elle observe chez une combattante qui, un matin, prend le temps de se laver les cheveux en sortant « une trousse de toilette d’une taille impressionnante ». « Une femme reste une femme, même à la guerre », lui dit alors celle-ci.
La guerre au féminin
Aussitôt sa décision de partir à la guerre prise, des amis d’Anastasia Fomitchova tentèrent de l’en dissuader, arguant qu’elle serait « bien plus utile à Paris »37 au vu de l’arrivée prochaine de réfugiés, raconte-t-elle. Et de commenter : « Dans l’imaginaire collectif, il y a une conception universelle de ceux qui vont à la guerre. Certains ont même émis des doutes sur ma santé mentale. Si j’avais été un homme, la question n’aurait même pas été soulevée ». Une première manifestation du caractère genré de la guerre.
Si l’autrice ne se prétend nullement porte-parole des femmes engagées dans la guerre, son témoignage de près de 300 pages fait régulièrement état de sexisme et de misogynie dans les rangs. Ainsi d’une discussion où un dénommé Grisha dit qu’une compagne d’arme qu’elle « n’est pas une femme. Il n’y a pas de femmes à la guerre. Il n’y a que des soldats »38. Un « humour de caserne mâtiné d’une bonne dose de misogynie »39 se fait souvent jour, comme lorsque ses collègues lui font poser un cathéter urinaire au pénis d’un blessé en lui disant : « Regarde comme il est bien monté ! Ça va être facile pour toi de t’entraîner ! ». Avant de se taire en voyant la paramédic faire son travail consciencieusement. Les médecins ne sont pas en reste, l’appelant parfois pour tenir la main des blessés endoloris puisque « voir une jolie femme, ça leur permet de ne pas flancher »40, assignant la jeune paramédic à l’archétype de l’infirmière.
Autant de remarques dont Anastasia Fomitchova dit ne pas vraiment souffrir, relevant que, quand elles sont adressées à une volontaire civile sous l’uniforme, elles sont « un peu différentes, mêlées de curiosité et d’admiration, surtout venant d’hommes façonnés par la logique patriarcale de l’Ukraine soviétique »41. Et d’évoquer, parmi eux, un militaire soixantenaire qui se dit admiratif de l’engagement volontaire de femmes, tout en soulignant que celles-ci ne pourraient, au contraire des hommes, pas mourir, devant être en mesure de faire des enfants pour permettre la reconstruction du pays après la guerre. Ces propos déconcertent la paramédic, qui dit n’avoir « jamais réussi à comprendre si ce militaire [lui] avait fait un reproche ou un compliment »42.
L’autrice met ainsi le doigt sur l’ambigüité de la perception sociale de l’engagement de femmes, une problématique ancienne dans l’histoire militaire et à l’actualité renouvelée. Celles-ci semblent tantôt perçues comme des figures asexuées renonçant à leur féminité dans les rangs, tantôt comme de simples soutiens émotionnels aux hommes blessés, tantôt comme des personnes abandonnant leur devoir patriotique de donner naissance à la prochaine génération d’Ukrainiens, tantôt comme des héroïnes car, contrairement aux hommes, leur engagement est dans tous les cas volontaire, ne résultant pas d’une convocation… Autant de visions qui se contredisent tout en s’entremêlant, et entre lesquelles il ne s’agit pas de faire un choix : à la guerre, peu importe qui l’on est, seul l’engagement compte. Car, selon les propres mots d’Anastasia Fomitchova, « la guerre a cette faculté de nous ramener à l’essentiel où seule une frontière existe véritablement : celle qui délimite la vie de la mort. Elle nous rappelle que nous sommes tous égaux face à la mort, que les frontières artificiellement créées par l’Homme n’existent plus. Elle nous met face à l’infinie fragilité de la vie et au fait que, finalement, quand on meurt, on comprend pourquoi on a vécu. Pourquoi on s’est battu. »43
Bibliographie
FOMITCHOVA Anastasia, Volia, Paris, Grasset, 2025, 280 p.
1FOMITCHOVA Anastasia, Volia, Paris, Grasset, 2025, 280 p., p. 19
2Ibid., p. 20
3Ibid., p. 14
4Ibid., p. 28
5Ibid., p. 28
6Ibid., p. 29
7Ibid., p. 70
8Ibid., p. 71
9Ibid., p. 61
10Ibid., p. 62
11Ibid., p. 47
12Ibid., p. 107
13Ibid., p. 108
14Les accords de Minsk II, sous patronage de la France et de l’Allemagne, ont conclu un cessez-le-feu entre Ukraine et Russie dans le Donbass. En pratique, des combats continuèrent régulièrement de se faire jour jusqu’à l’invasion de 2022.
15Les massacres de Volhynie sont au cœur de débats mémoriels, la résistance polonaise s’étant a contrario rendue responsable de massacres de civils ukrainiens. Le gouvernement polonais a demandé à plusieurs reprises à l’État ukrainien des excuses pour les massacres de Polonais et la possibilité d’exhumer leurs corps enterrés en Ukraine.
16Ibid., p. 45
17Ibid., pp. 45-46
18Ibid., p. 197
19Ibid., p. 103
20Ibid., p. 176
21Ibid., p. 177
22Ibid., pp. 235-236
23Ibid., p. 145
24Ibid., p. 228
25Ibid., p. 126
26Ibid., p. 137
27Ibid., p. 138
28Ibid., p. 135
29Ibid., p. 139
30Ibid., p. 159
31Ibid., p. 161
32Ibid., p. 159
33Ibid., p. 181
34Ibid., p. 189
35Ibid., p. 140
36Ibid., p. 115
37Ibid., p. 22
38Ibid., p. 110
39Ibid., p. 140
40Ibid., p. 164
41Ibid., p. 164
42Ibid., p. 165
43Ibid., p. 250
