Falih Rıfkı Atay est l’une des figures les plus influentes de la littérature et du journalisme turcs du XXe siècle. Fervent kémaliste1, il publie son ouvrage intitulé Bizim Akdeniz (littéralement « Notre Méditerranée » en français) en 1934. Ce petit ouvrage de 58 pages s’inscrit à la croisée du récit de voyage, de l’essai politique et de la méditation culturelle. À travers ses observations personnelles lors de ses déplacements dans les villes du sud et du sud-ouest de la Türkiye, il propose une lecture critique de la société turque de son époque, en même temps qu’une réflexion plus large sur l’histoire, la civilisation, l’identité et l’importance d’un régime républicain pour ces territoires.

L’auteur de cet ouvrage, Falih Rıfkı Atay, est un journaliste turc qui a vécu entre 1893 et 1971. Dès son plus jeune âge, il se fait un nom dans le monde intellectuel et littéraire ottoman. Il participe à la Grande Guerre en tant que sous-lieutenant en Syrie et il sert comme aide-de-camp de Cemal (Djemal) Pasha2. Il soutient le gouvernement d’Ankara pendant la guerre d’indépendance turque et l’Assemblée nationale, après la guerre, lui décerne la médaille d’indépendance. Restant journaliste dans les journaux kémalistes, il est un fervent défenseur des idées laïques.
Atay y présente les villes d’Afyon, d’Isparta, d’Antalya et d’Alanya des années 1930. Ces villes, surtout Afyon, ont été touchées par la guerre d’indépendance turque entre 1919 et 1922. Il vise donc à montrer le développement social et économique de ces villes, ruinées pendant la guerre, en 1934, onze ans après la proclamation de la République.
De surcroît, il s’agit de créer une reconnaissance nationale auprès de cette région littorale touchée par les combats. Il est important de souligner que la nouvelle politique turque adoptée en 1924 intègre un système de protection côtière par une flotte, petite mais efficace. Cet ouvrage a pour vocation de nous montrer l’importance de cette politique. De surcroît, la date de publication de cet ouvrage coïncide avec la période où l’Italie de Mussolini commence ostensiblement à revendiquer les territoires turcs situés sur le littoral méditerranéen, ce qui ajoute une autre dimension à la communication politico-militaire destinée au peuple.
À la fois témoin et acteur de la transformation radicale à laquelle fait face la Türkiye après la chute de l’Empire ottoman, Falih Rıfkı Atay utilise ce voyage plus précisément pour aborder des questions politiques et civilisationnelles. Ses voyages en Italie, en France, en Égypte, au Liban, en Palestine et dans d’autres territoires méditerranéens lui permettent de mieux connaître les sociétés occidentales et orientales. Ils l’aident également à comprendre ces pays tant du point de vue sociologique que géographique, et de situer la Türkiye dans cette transition tardive entre tradition et modernité.
Par l’intermédiaire de son style direct et engagé, Atay ne se contente pas de décrire les paysages ou les monuments; il commente, analyse, compare les villes visitées, il observe l’ordre et la discipline en Europe, tout en critiquant la stagnation, le fatalisme et la désorganisation qu’il constate dans certaines régions du monde arabe ou en Türkiye même. À travers cette opposition, l’auteur exprime son aspiration à une Türkiye moderne, rationaliste, laïque et ouverte sur l’Occident, en droite ligne avec les idéaux kémalistes.
Ce qui rend Bizim Akdeniz particulièrement intéressant, c’est que la Méditerranée n’est pas ici simplement un espace géographique, mais un véritable miroir par lequel Atay tente de réfléchir sur l’état de la Türkiye moderne. En visitant des villes comme Rome, Marseille, Nice, Le Caire ou Beyrouth, il met en lumière les écarts entre les sociétés méditerranéennes et cherche à comprendre les causes historiques et culturelles de ces différences. Il met aussi en évidence les changements survenus avant et après l’instauration de la République.
De surcroît, il montre comment l’Europe a pu se construire grâce aux événements et aux périodes importantes de la Renaissance, des Lumières et de la révolution industrielle, tandis que l’Orient (le Proche et le Moyen-Orient) est resté éloigné dans des structures féodales ou religieuses. Cette lecture, parfois sévère, reflète l’idéologie moderniste dominante en Türkiye dans les années 1930, qui voit dans l’Occident un modèle à suivre pour atteindre le progrès exigé par la jeune république.
Au-delà de ses qualités littéraires, Bizim Akdeniz est également une œuvre engagée, qui cherche à informer le lecteur turc sur ces villes. Atay veut éveiller les consciences, encourager la réforme, et inciter ses concitoyens à s’ouvrir au monde. Pour cela, il se base sur les états de ces villes, en ruine pendant la guerre d’indépendance turque et érigées de nouveau grâce à la république.
De ce fait, il ne s’agit pas seulement d’un récit de voyage, mais d’un document important sur la mentalité réformiste, républicaine et plus précisément kémaliste de cette époque, sur les tensions entre passé ottoman et avenir républicain, et sur les espoirs misés dans une Türkiye nouvelle. En lisant cet ouvrage, nous observons un véritable attachement pour son pays. Lorsqu’il décrit les villes visitées, il souligne l’importance des produits cultivés dans ces régions, en mettant en avant leur importance pour cette jeune république.
Bizim Akdeniz est un livre profondément ancré dans son époque, mais qui conserve aujourd’hui encore une portée globale. En explorant les littoraux méditerranéens, Atay nous invite à penser l’identité, le progrès, la culture et la modernité, mis en avant par le régime républicain et par Atatürk. C’est un ouvrage important, s’adressant aux personnes qui s’intéressent à l’histoire intellectuelle de la Türkiye ou au rôle de la Méditerranée comme espace de rencontre, de conflit, de renaissance et d’inspiration. En effet, un des buts de cet ouvrage est de montrer comment la jeune république privilégie ces régions, afin d’avoir une prospérité économique, culturelle et sociale.
À la fois carnet de voyage, point de vue culturel et miroir de civilisation, Bizim Akdeniz reste une lecture explicative pour comprendre l’esprit de réforme qui a animé la Türkiye, moderne et républicaine, dans ses premières décennies.
Bibliographie
Atay, Falih Rıfkı, Bizim Akdeniz, İstanbul, Hakimiyeti Milliye Matbaası, 1934, 58 p.
1Le kémalisme est une idéologie fondée par Mustafa Kemal Atatürk, premier président de la Türkiye, basée sur six principes (république, nationalisme, laïcité, réformisme, étatisme, populisme) visant à moderniser le pays sur un axe occidental.
2Cemal Pacha (1872-1922) : homme politique et général ottoman, membre dirigeant du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki), avec Enver et Talat Pachas, ministre de la Marine et gouverneur militaire de Syrie durant la Première Guerre mondiale.
