L’invasion du Haut-Laos, qui soustrait pendant plus d’une année une vaste région de l’Indochine à la domination française, est encore mal connue et peu étudiée. La faute en revient à une sous-estimation systématique des mouvements révolutionnaires vietnamien et laotien comme de l’importance de la géopolitique régionale en 1914-1918, notamment en raison de l’espionnage allemand[1]. Ce dernier, en dépit des faits, est rétrospectivement tenu comme inefficace car ayant servi la cause des vaincus. Elle tient aussi aux contradictions dans les sources et reflétées dans l’historiographie, tant dues à une activité de renseignement très imparfaite qu’à une mauvaise connaissance de cette partie reculée de l’Union indochinoise. Cet article se propose de combler cette lacune et d’en faire connaître les faits, leurs contextes et enjeux, attestant de la vitalité de la résistance anti-française au Laos et au Vietnam, de la conquête à l’indépendance.
L’Union indochinoise et ses voisins
La conquête de l’Indochine française s’est effectuée par étapes. À l’issue de la campagne de Cochinchine, la France annexe en 1862 la région de ce nom, au sud de l’actuel Vietnam, dont la capitale est Sài Gòn (auj. Hồ Chí Minh Ville). C’est aussi sur la base du traité franco-vietnamien[2] que la « co-suzeraineté » annamo-siamoise sur le Cambodge est remplacée par un protectorat français l’année suivante. Des velléités expansionnistes persistantes provoquent de nouvelles hostilités débouchant sur la mise sous protectorat de l’Annam – au centre du Vietnam actuel, capitale Huế – et du Tonkin – au nord, capitale Hà Nội – après différents traités signés avec l’Annam et la Chine de 1883 à 1885.
La France établit son protectorat en pays lao et sur le royaume de Luang Prabang – qui forment le Laos – en 1893. L’Union indochinoise, créée en 1891, est complétée par l’annexion de provinces laotiennes et cambodgiennes aux dépens du Siam, en 1904 et en 1907. Désormais, les cours du Mékong (Cochinchine, Cambodge, Laos) et du fleuve Rouge (Tonkin) jusqu’à la frontière chinoise sont placés sous domination française.
À l’ouest, le Siam, indépendant bien que partagé en zones d’influence britannique et française, possède donc une frontière d’environ 2 600 km avec l’Indochine. L’annexion du Haut-Mékong au Laos le sépare de la Chine, tout en créant une frontière entre les possessions françaises et la Birmanie, où le Royaume-Uni prend le contrôle des États shan à partir de 1885. Enfin, une longue frontière sépare le Laos et le Tonkin des provinces de Chine du Sud : Guangdong 广东, Guangxi 广西 et Yunnan 云南.
La France y étend théoriquement sa « zone d’influence » depuis 1898, ainsi que sur l’île de Hainan 海南. Cette dernière fait face à la péninsule de Leizhou 雷州, dans le Guangdong, où se situe le territoire à bail de Guangzhouwan 广州湾. Rattaché administrativement à l’Indochine, mais appartenant à la Chine, cette dernière y cède l’exercice de ses droits souverains à la France pour 99 ans à compter de 1898. Cette dernière contrôle enfin le chemin de fer de l’Indochine et du Yunnan, qui relie Hải Phòng à Kunming 昆明 depuis 1910. Chez la grande voisine chinoise, la période dite « des seigneurs de la guerre » commence avec la révolution républicaine de 1911-1912, la « Deuxième Révolution » 二次革命 (erci geming, 1913), la résistance au monarchisme de Yuan Shikai 袁世凯 (1915-1916), puis la « Troisième Révolution » 三次革命 (sanci geming, 1917-1922), troubles particulièrement prégnants dans le sud du pays.
Au Guangdong, le général Long Jiguang 三次革命 (général provincial ou jiangjun 將軍, 1913-1916), d’abord fidèle à la dynastie des Qing 清, se rallie ensuite à Yuan Shikai, premier président de la République de Chine. Au Guangxi, le général Lu Rongting 陆荣廷 (jiangjun, 1911-1916 et 1924) connaît un parcours similaire, à ceci près qu’il a participé à la guerre franco-chinoise en 1884-1885.
Au Yunnan enfin, le général Tang Jiyao 唐继尧 (jiangjun, 1913-1921 et 1922-1927), au contraire des deux autres, est un révolutionnaire de la première heure. Il est alors au faîte de sa puissance. Jiangjun de la province de Guizhou 贵州 depuis 1912 (au nord-est), il rêve d’un Grand Yunnan, étendant ses vues tant sur les deux Guang (Guangxi et Guangdong) que sur le Haut-Laos et les États shan de Birmanie[3]. Incidemment et là encore à l’opposé de ses homologues, Tang assoit son pouvoir sur la culture du pavot et le trafic de l’opium, qui trouve notamment des débouchés au Tonkin[4]. Aucun d’eux ne brille par son amitié pour la France.

Les forces en présence en 1914
Il est probable que les indépendantistes indochinois ont longtemps espéré une guerre franco-allemande qui favoriserait leurs desseins. Les contacts pris par Phan Bội Châu à Hongkong 香港 (1906) et à Guangzhou 广州 (1912) avec les consuls d’Allemagne, ainsi que le voyage du prince Cường Để en Europe (1913-1914) en sont des preuves tangibles[5]. Les révolutionnaires vietnamiens ne sont néanmoins pas dans la meilleure des postures pour profiter de l’aubaine.
Deux militants de premier plan, Phan Bội Châu et Mai Lão Bạng, sont emprisonnés par Long Jiguang à Guangzhou, tandis que les Français amplifient les contre-mesures à partir de 1912[6]. Les attentats terroristes de 1908 et 1913 et leur répression sévère, la pression exercée par la France sur le Japon (1909) et sur la Chine (1913), la campagne anti-Guomindang 国民党[7], enfin, du même Long (1913), sont des facteurs majeurs d’affaiblissement pour la cause indépendantiste[8]. Pire, des attaques sur des postes-frontières tonkinois ont lieu dès le 27 janvier 1914, puis à nouveau les 22 et 23 février suivants, dans la région de Lạng Sơn. Leur seul résultat tangible en est le renforcement de la frontière sino-tonkinoise[9].

Toutefois, les deux grands voisins, Chine et Siam, restent neutres dans la guerre européenne. Or, les Vietnamiens gardent dans toute la Chine du Sud un vaste réseau d’amitiés et de soutiens, y compris le Guomindang de Sun Yat-Sen 孫中山. En dehors des trois jiangjun – même le général Long refuse d’extrader Châu et Bạng et prétend qu’ils se sont évadés[10] – le vieux Liu Yongfu 刘永福, dit Lưu Vĩnh Phúc, réside à Qinzhou 钦州, dans le Guangdong, et non loin de la frontière tonkinoise. Il est l’ancien chef des Pavillons noirs (en chinois : heiqijun 黑旗軍, en vietnamien : quân cờ đen).

À la tête du mouvement de guérilla qui a repoussé la pacification du Pays taï (ou Sip song châu taï, au nord-ouest du Tonkin, le bassin de la rivière Noire) jusqu’en 1896, il maintient de bonnes relations, et avec le général Lu, et avec l’ancien régent Tôn Thất Thuyết. Ce dernier est à l’origine du mouvement de résistance Cần vương (Aider le roi) et lui-même exilé à Longzhou 龙州, dans le Guangxi. Ces différents personnages et organisations peuvent compter sur l’appui ponctuel de « pirates » chinois, bandits ou soldats démobilisés qui monnayent leur soutien. Liu trempe ainsi dans l’attaque du 23 février 1914.

Ils peuvent enfin compter, bien entendu, sur le soutien de l’Allemagne et son vaste réseau de consulats (Kunming et Mengzi 蒙自 au Yunnan, Guangzhou et Beihai 北海 au Guangdong), de l’Autriche-Hongrie (notamment à Bangkok) et du Japon (dont le soutien se fait d’abord plus discret, notamment via son consulat à Guangzhou). Le consul avec qui Châu avait noué des liens dès 1906, le Dr Ernst-Arthur Voretzsch, doit quitter Hongkong – qui est une colonie britannique – du fait de la guerre. Devenu consul à Hankou 汉口 (auj. Wuhan 武汉), c’est toutefois lui qui est spécialement chargé du soutien aux indépendantistes vietnamiens pour la durée de la guerre[11].
La cour siamoise, enfin, est très divisée, les Vietnamiens comme les Allemands y trouvant des soutiens. La Nam Hùng Thương Hội, ou Société commerciale pour la Restauration de l’Annam, est présente au Siam dès 1912-1913 dans la région de Paknampho et compte environ 400 affidés. C’est une branche de la Việt Nam Quang Phục Hội, ou Ligue pour la Restauration de l’Annam, de Châu et de Cường Để, qui compte en Chine environ 600 membres[12].
Galvanisé par la guerre européenne, le mouvement lance toutes ses forces dans la bataille. Les attaques frontalières reprennent dès septembre 1914 à Bản Cra, dans la province de Cao Bằng. De manière très intéressante, deux complots terroristes sont découverts en décembre 1914, l’un visant Móng Cái, l’autre Hà Nội. S’il est établi que le premier est une opération de la Ligue, le second est le fait du Dr Fritz Weiss, consul d’Allemagne à Kunming. Ce dernier, au travers de la maison d’import-export Speidel, avait organisé son propre service de renseignement parmi les employés du chemin de fer du Yunnan. Une rafle à Kunming, Mengzi et Hà Nội aboutit dans ce second cas à au moins 67 arrestations, dont la plupart aboutissent à des condamnations à mort[13]. La garnison de Phú Thọ, à l’ouest de Hà Nội, est attaquée par 150 hommes le 6 janvier 1915.

La perte du Haut-Laos[14]
Le 10 novembre 1914, à Sam Neua, sur le plateau de Xam Khouang (Haut-Laos), commencent les troubles les plus graves que connaisse l’Indochine française durant la Première Guerre mondiale. L’administrateur Lambert est assassiné ; les locaux incendiés ; 120 fusils, de larges quantités de munitions mais aussi 49 kg d’opium sont saisis par les insurgés. Là, ils tuent dans une embuscade l’inspecteur Tuyaa et déciment les deux pelotons de la garde indigène sous ses ordres et envoyés contre eux, le 23 novembre. La bande se porte ensuite sur Sơn La où sont réfugiés les fonctionnaires français et indigènes et y met le siège à partir du 11 décembre. Un tri-châu, c’est-à-dire un chef local, ayant tenté de leur interdire le passage avec ses partisans, est tué.
Les Français réagissent d’abord en envoyant une première colonne sur Sam Neua depuis Chợ Bờ à l’ouest de Hà Nội, dirigée par le chef de bataillon Sourisseau. À la nouvelle du siège de Sơn La, une deuxième colonne est dirigée sur ce poste depuis Yên Bái, sur le fleuve Rouge, elle commandée par le lieutenant Monceaux. En conséquence, les rebelles lèvent le camp le 22 décembre et se dirigent sur Ðiện Biên Phủ, qui est abandonné, puis Sopnao, où Monceaux remporte sur eux une première victoire le 11 janvier. Les « pirates » se retirent vers Muang Houng. Dorénavant, les opérations sont circonscrites dans le Haut-Laos.

À Ðiện Biên Phủ, la colonne Sourisseau reçoit des premiers renforts. Il faut tenir la région de la rivière Noire et s’assurer que les rebelles ne passent pas la frontière tonkinoise. Des renforts permettent la constitution d’une compagnie Barjou, qui s’élance alors vers Ou Neua, suivie d’un convoi de 800 coolies[15] (16 février 1915). C’est un désastre. Elle est mal équipée, dotée de cartes fausses ou approximatives, car la région n’est française que de date récente. Barjou est blessé près de Mouang Ou Tai le 13 mars, les coolies s’enfuient, les bagages et le matériel de guerre sont saisis par les insurgés.
Les Français, sous le commandement de Monceaux, se réfugient à Ou Neua, où le camp est immédiatement assiégé. Il faut que leur parvienne la nouvelle d’une colonne de secours envoyée sur le Nam Ou (un affluent du Mékong, dorsale de la région) pour que les « pirates » se retirent à Mouang Boun Tai. La saison des pluies empêchant la poursuite des opérations, les deux compagnies françaises s’installent à Ou Neua et à Muang Houng.

Néanmoins, dès le 12 juillet, les rebelles prennent Muang Va, puis Phongsaly le 3 août. Le 7 août, les positions qu’ils occupent leur permettent de couper toute communication entre les deux rives du Nam Ou. Les Français doivent abandonner Ou Neua, qui est immédiatement investi par les insurgés. Le 26 août, le capitaine Bochot, qui succède à Barjou, s’installe à Muang Khua en attendant d’éventuels renforts. Hormis le poste de Muang Houng, dont la situation est désormais précaire, les Français ont perdu le contrôle du Haut-Laos.

L’appel au soutien des neutres
Parallèlement, des attaques ont lieu depuis le Siam vers des points importants du Bas-Laos en 1915-1916 : Pak Hin Boun, Savannakhet, Pakse (voir L’Indochine française et son voisinage en 1914). L’arrestation à l’été 1915 de Trần Hữu Lực, à la tête de la branche siamoise de la Ligue pour la Restauration de l’Annam, n’empêche pas la continuation des actes de guérilla ; ni la création d’une police mixte siamo-laotienne à l’automne 1915, sur le modèle de ce qui existe à la frontière sino-tonkinoise. Les bases vietnamiennes de la région de Paknampho ne cessent leurs activités qu’en 1917, lors de l’entrée en guerre du Siam aux côtés de l’Entente[16].
Cette coopération relative du Siam trouve un écho chez l’autre voisin, la Chine. On entend ici par « Chine », la Chine officielle, celle du gouvernement de Beijing 北京, malgré le début de délitement causé par les seigneurs de la guerre au niveau provincial. Pour les Français, la fenêtre est serrée. La question de l’extension de la concession française de Tianjin 天津 vers Laoxikai 老西开, laissée en suspens depuis 1900, est ravivée en janvier puis en septembre 1915. Chine et France risquent la guerre pour l’administration de ce territoire minuscule. Cependant, malgré les efforts de l’Allemagne en sens contraire, le gouvernement Yuan Shikai est d’abord ouvert à un compromis[17].
L’automne 1915 marque aussi la deuxième tentative de Yuan de rejoindre la guerre aux côtés de l’Entente[18]. Enfin, ses velléités monarchistes provoquent de nouveaux troubles, se matérialisant notamment par les « déclarations d’indépendance » – ou plutôt de non-reconnaissance du pouvoir beijingois – de provinces rebelles, au premier rang desquelles le Yunnan de Tang en décembre 1915[19].

Les chances de succès du côté de Beijing sont d’autant plus importantes que les protestations françaises contre les activités austro-allemandes à la frontière laotienne sont secondées par les Britanniques, qui craignent des troubles similaires dans les États shan. Cette double démarche résulte en effet de la mission de Charles Lépissier, parti à l’été 1915 de Kunming en direction de Pu’er 普洱 et Simao 思茅, dans le Yunnan, à la poursuite de deux agents autrichien et allemand soupçonnés de chercher à approvisionner les insurgés du Haut-Laos en matériel de guerre. Les renseignements de Lépissier aboutissent à la conclusion que ceux-ci préparent plutôt une invasion de la Birmanie par Menghai 勐海 (voir Le nord de l’Indochine et la Chine du sud)[20].
Yuan répond favorablement à ces représentations franco-britanniques. Un délégué militaire est nommé au Yunnan afin de surveiller les intrigues austro-allemandes et d’empêcher les « pirates » du Haut-Laos de se réfugier en territoire chinois. Par ailleurs, il propose de lever des troupes afin d’assister les Français, ceux-ci n’ayant conservé en Indochine que des effectifs symboliques en raison de la guerre européenne. Cette proposition est néanmoins refusée, pour maintenir le prestige de la France[21].
La reconquête du Haut-Laos (décembre 1915 – février 1916)[22]
L’état de siège est décrété le 23 mars 1915 au Tonkin et dans les nouvellement créés 4e et 5e territoires militaires (qui couvrent la zone des opérations dans le Haut-Laos et le Haut-Tonkin)[23]. Au surplus, les évènements de l’été (évacuation d’Ou Neua, mission Lépissier) provoquent un électrochoc à Hà Nội : la France perd le contrôle du Haut-Laos du fait des intrigues allemandes, chinoises, vietnamiennes en Chine et au Siam. Il est décidé de « pacifier » enfin la région, nouveau front d’une guerre décidément mondiale.
Le 28 août est donc constituée la colonne Friquegnon, composée de 169 officiers et sous-officiers français et de 2 544 indigènes, soit dix compagnies de tirailleurs annamites, trois compagnies de garde indigène mobilisée, une section d’artillerie de montagne. Le chiffre comprend les commis, ouvriers, conducteurs, télégraphistes et le génie. Mais à une très mauvaise connaissance du terrain, à la loyauté discutable des habitants et à la sous-estimation répétée et flagrante de la menace que représentent les rebelles, il faut ajouter des communications lentes et aléatoires et un renseignement à l’avenant.
Ainsi, le plan initial, qui consistait à prendre en tenaille Ou Neua en partant et de Lai Châu et de Muang Khua, doit être entièrement revu. En effet, les « pirates » ont quitté ce repère pour partir à l’offensive vers le sud. Le colonel Friquegnon prend le commandement d’un « groupe sud » éparpillé à Muang Ngin, Muang Khua et Sopnao, tandis que le « groupe nord » part de Lai Châu. Deux compagnies sont gardées en réserve à Muang Xay et à Luang Prabang. En raison de graves problèmes logistiques – des mulets doivent notamment être importés de Kunming, les opérations ne peuvent débuter qu’au 1er décembre 1915.

Dès le 7 décembre, le groupe au centre-sud emporte le village fortifié de Moc Pha. Le groupe au centre-ouest, lui, échoue à prendre Ban Longnai. Alors que le colonel Friquegnon se porte à son secours, les Français ont déjà essuyé une grave défaite les 3 et 4 décembre. Le capitaine Marlats et huit autres hommes sont tués. La position est finalement emportée le 11 décembre, avant l’arrivée de Friquegnon.
Après chaque engagement, les insurgés se retirent et leurs traces sont perdues. Friquegnon doit patienter à Ban Longnai. Le ravitaillement est sinon impossible, au moins laborieux. Enfin, les « pirates » sont signalés comme se dirigeant sur Ou Neua depuis Mouang Boun Tai. La colonne se porte donc sur ces deux points, atteignant Boun Tai le 18 décembre et Ou Neua le 20. Mais toujours les « pirates » se dérobent, maintenant une distance d’une journée de marche entre eux et leurs poursuivants.
Ceux-ci semblent se diriger sur Phongsaly pour y rassembler leurs forces, évacuant toute la région au sud de ce point. Ils sont 600 à le quitter pour tenter une traversée du Nam Ou. Alerté, le groupe au centre-est se porte sur Muang Va, coupant ainsi la route du Tonkin. La jonction entre Friquegnon avec le groupe nord, qui remporte, lui, victoire sur victoire le long des frontières sino-tonkinoise et sino-laotienne, est prévue pour le début du mois de janvier. Les rebelles parviennent néanmoins à les tourner par l’est et à passer la frontière chinoise.

La colonne au Haut-Laos, alors à Ha Hin, croit à un répit. Le retour s’opère en deux groupes, l’un vers Lai Châu via Mường Nhé, l’autre vers le sud, le long du Nam Ou. Les insurgés redescendent néanmoins le long de la rivière Noire, dans le pays Taï, dès le 18 janvier. Ils atteignent le poste de Mường Bum, tenu par un Européen et 90 tirailleurs, qu’ils assiègent du 23 au 27 janvier.
Ils retournent ensuite en Chine à la nouvelle de l’arrivée d’une colonne de secours en provenance de Lai Châu, qui se lance à leurs trousses. Ils réapparaissent plus à l’est, à Pu Tô, où ils subissent un nouveau revers le 24 février du fait du peloton du bourg voisin de Phong Thổ. Friquegnon, revenu à Lai Châu le 5 février, prend la tête d’une dernière colonne pour en finir avec les vestiges de la rébellion. À cette nouvelle et après un simulacre de combat pour garder la face, les rebelles rendent les armes aux Chinois du poste-frontière le plus proche. Haut-Laos et pays Taï sont enfin pacifiés.

Insurrection ou invasion ?
Qui sont ceux qui ont causé de telles inquiétudes au gouvernement général de l’Indochine française ? Et si peu de temps après la déclaration de guerre en Europe ? Car, nous l’avons vu, au premier semestre 1914, les révolutionnaires vietnamiens sont moribonds, leurs chefs emprisonnés ou à l’étranger, leurs soutiens chinois impuissants à autre chose que quelques attaques frontalières en janvier-février. La répression française s’abat sur eux brutalement, tant en Chine qu’en Indochine. L’asile japonais, depuis 1909, leur est fermé. Cela explique d’ailleurs que, durant longtemps, l’historiographie ait refusé de considérer les évènements ayant touché l’Indochine pendant la Première Guerre mondiale comme autre chose que des escarmouches, des plans mal conçus et mal exécutés par des groupes isolés. En somme, des échecs prévisibles[24].
À tout cela s’ajoute le flou presque total dans lequel naviguent les contemporains eux-mêmes, qu’il s’agisse de la topographie du Haut-Laos ou du renseignement sur les activités révolutionnaires en Chine du sud et même sur les forces auxquelles ils font face, qu’il s’agisse de leur nombre, de leurs motivations, de leurs positions ou de leur composition. La remarque vaut aussi, dans une moindre mesure, pour les révolutionnaires de la Ligue. L’historiographie, qui trop souvent se fait des sources un miroir fidèle, répète et grossit les erreurs qu’elles contiennent[25].
La région, qui est une continuation du plateau du Yunnan, se situe en moyenne à 1 500 mètres d’altitude et de 1 800 à 2 000 mètres pour la chaîne allant d’Ou Neua à Muang Xay. Les vallées sont profondes, les torrents sinueux et impraticables à la saison des pluies. Toute la région au nord de Muang Khua au Laos et à l’ouest de Lai Châu dans le Haut-Tonkin est presque désertique. Les ressources sont maigres, la densité faible, les villages clairsemés.
À tout cela s’ajoute une grande diversité ethnique : Taïs Thos ou Tàys, Tháis Đens ou Thaïs noirs, Tháis Trắngs ou blancs, Tháis Lựs ou Lüs, Hmôngs (aussi : Méos, Miaos), Miềns (aussi : Daos, Yaos), Laos, mais aussi Kinhs ou Việts, Khơ Mús ou Khmus, Mườngs et enfin les Hoas ou Hos, c’est-à-dire les Vietnamiens et Laotiens d’ethnie chinoise. Ces groupes sont transnationaux, partagés entre le Yunnan, le Tonkin, le Laos, le nord-est du Siam et les États shan. Le Nam Ou, affluent du Mékong, structure le Haut-Laos, sa contrepartie tonkinoise, en pays Taï, étant la rivière Noire. Điện Biên Phủ occupe une position centrale et est l’un des rares corridors naturels entre les deux régions[26].
Commençons par relever ce qui, malgré des sources très contradictoires, reste une évidence, à savoir la brusque augmentation des effectifs de la rébellion. Lors de l’affaire de Sam Neua (novembre 1914), ils sont 30 et n’ont que deux fusils et des révolvers. Il est vrai qu’ils opèrent alors un large butin en termes de fusils et de munitions. Arrivés à Sơn La, ils sont déjà une centaine et bien armés. Dès janvier 1915, le réseau Liébert[27] donne le chiffre de 2 000 hommes. Avant que la colonne Friquegnon ne tente une pacification définitive, il rencontre à Hekou 河口 le commissaire chinois de la frontière, qui reçoit les Français cordialement – et donne le chiffre de 4 000 hommes. Les renseignements – certes très aléatoires – de Friquegnon donnent eux plutôt 1 400 hommes.
D’autres sources donnent les « pirates » comme n’étant pas moins de 3 000, ce qui est plus en phase avec le chiffre de 1 500 fusils, qui est le seul à être tout à fait fiable car recoupé par différentes sources. Certains, en se basant sur ce dernier chiffre, ont cru pouvoir inférer que les insurgés comptèrent jusqu’à 6 000 hommes, estimation beaucoup moins vraisemblable. Ils ne furent que 600 – mais ceux-là ne représentaient qu’une fraction des forces rebelles – à fuir Phongsaly en décembre 1915[28].
Ces chiffres suggèrent, bien entendu, une insurrection de maigre ampleur, mais qui rapidement reçoit l’adhésion d’une large part des populations au moyen de leurs succès momentanés et d’une propagande active – au moins, au commencement, dans les régions de Sam Neua et Sơn La. La nouvelle administration militaire de ces territoires, les renseignements des consulats français en Chine et ceux du réseau Liébert aboutissent à trois conclusions parallèles et complémentaires, bien que rarement recoupées par les contemporains eux-mêmes, à savoir et respectivement :
-Des descendants des Pavillons noirs de Liu Yongfu, celui-là même qui a tenu tête aux Français dans la région de la rivière Noire et qui en 1914 reste actif à Qinzhou.
-La rétribution de contrebandiers d’opium, qui se vengent ainsi du monopole d’État français et autres vexations fiscales.
-Des « pirates » chinois, ayant passé la frontière en contrebande avec leur matériel de guerre, organisés, recrutés et dirigés par la Ligue, en la personne de Phan Bá Ngọc.
Chacun possède à l’appui de ces différentes hypothèses de solides arguments et il semble plausible que chacune de ces raisons ait contribué aux premiers succès de l’insurrection. Tous s’accordent à reconnaître un rôle certain et à la Ligue et aux Allemands, bien que personne ne s’entende sur l’ampleur, les modalités et le calendrier de ce soutien extérieur[29].
Les soutiens extérieurs
Tant la Ligue pour la Restauration de l’Annam – très surveillée par les Français en Chine – que l’Allemagne sont généralement considérées par les sources et l’historiographie comme réagissant à des évènements qu’elles n’ont pas anticipés. C’est oublier plusieurs éléments. D’abord, le complot terroriste découvert à Móng Cái en décembre 1914, qui va bien au-delà des attaques sur des postes frontaliers tonkinois de janvier, février et septembre 1914, et qui suppose l’entrée en contrebande de révolutionnaires vietnamiens, de mercenaires chinois, mais aussi de bombes, de fusils et de munitions. Il faut encore compter avec l’attaque de Phú Thọ en janvier 1915. Ces évènements sont contemporains des mouvements rebelles à Sam Neua, Sơn La et Điện Biên Phủ. Cette contrebande est signalée par Liébert en au moins trois points de la frontière sino-tonkinoise. Il est raisonnable d’inférer que les trafics massifs qui ont permis ces actes de terrorisme et de guérilla ont aussi pu grossir les rangs et équiper les insurgés de la rivière Noire.
Il est tout à fait surprenant que la révolte des « Mans » – c’est-à-dire « montagnards », en réalité des Miềns – de la région de Yên Bái soit traitée, dans l’historiographie comme dans les sources, comme un événement là encore tout à fait indépendant d’autres attaques contemporaines. Ces Miềns se déclarent souverains, élisent un roi – un certain Triều Tiên Tiên, et attaquent Bảo Hà, sur le fleuve Rouge. Lors du procès, un chef miền resté loyal à la France avance que, pour gagner son soutien, les rebelles lui auraient assuré que « tous les Mans de Chine et du Tonkin avaient promis leur concours. Un consul qui se trouve en Chine donnait tout l’argent nécessaire, des fusils et des munitions en quantités aussi considérables que les circonstances l’exigeraient »[30]. S’il est très probable que le consul soit le Dr Weiss, à Kunming, notons que les consulats allemands à Mengzi, Beihai et Guangzhou sont aussi et déjà très actifs contre l’Indochine. Weiss est en tout cas à la manœuvre concernant la production et la distribution de propagande à propos de cette révolte « man ». Les Miềns sont par ailleurs soutenus par Liu Yongfu depuis Qinzhou, qui décidément a une main dans la plupart des troubles de cette année 1914 au Tonkin[31].

Au-delà du complot de Hà Nội (découvert en décembre 1914, voir plus haut), la Ligue agit parfois comme un proxy de l’Allemagne. C’est le cas au Siam où le Dr Voretzsch séjourne d’octobre à décembre 1914, soit au début des événements laotiens. Le montant qu’il y dépense (100 000), bien que la monnaie (marks ? piastres ? probablement des dollars mexicains) varie en fonction des sources, est d’ailleurs donné comme étant le même qu’il y soit versé par lui en faveur des révolutionnaires indiens ou vietnamiens. Les deux organisations, indienne et vietnamienne, sont soutenues par les légations d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie à Bangkok.
Les indépendantistes indiens ont eux aussi – coïncidence ? – un atelier d’explosifs à Paknampho. Toutefois, il n’existe aucune preuve positive de coopération indo-vietnamienne, ni dans les archives des services chargés de leur répression, ni dans les mémoires des principaux protagonistes. À l’appui d’une telle hypothèse, il faut noter que la Nam Hùng Thương Hội est présente à Paknampho depuis 1912 et les Indiens seulement depuis l’été 1914. La première mention d’un soutien des deux légations des Empires centraux ne date que de l’été 1915, soit au moment de la répression et de l’anéantissement du réseau indien au Siam – et aussi après l’arrestation de Trần Hữu Lực, à la tête de l’organisation vietnamienne dans ce pays. Cela signifie-t-il qu’Allemagne et Autriche-Hongrie – au Siam, du moins – n’aient soutenu les Vietnamiens qu’en dernier recours ? Ou d’autres rencontres ont-elles précédé celle-ci[32] ?
Néanmoins, alors que les Indiens dirigent leurs efforts vers l’ouest et le nord-ouest (Birmanie et États shan), les Vietnamiens visent l’est et nord-est (Bas- et Haut-Laos). Alors que Châu mentionne le patronage austro-allemand à Bangkok dans ces mémoires[33], dont il a été tenu informé jusque dans sa prison de Guangzhou, il ne fait par ailleurs aucune mention des troubles laotiens, pourtant majeurs. Pudeur ou nécessité d’un livre à vocation politique avant que d’être historique ? Ou impossibilité de communiquer avec l’extérieur avant 1915[34] ?
Car enfin, dans les événements laotiens, la Ligue est au moins partiellement à l’initiative. Trần Hữu Lực établit fin 1914 des postes le long des frontières siamo- et sino-laotienne en vue de relier le Siam au Tonkin via le Laos et le Yunnan. Après l’arrestation de Lực, mais aussi après le soutien austro-allemand à Bangkok (en 1915 et 1916), des attaques sont lancées dans le Bas-Laos, à Pak Hin Boun, Savannakhet et Pakse[35].
Une autre hypothèse, très intéressante, est avancée par l’historien des relations internationales Geoffrey C. Gunn concernant l’implication de Chinois venus du Yunnan et de Hoas locaux dans la rébellion, à savoir le républicanisme, alimenté par les événements de Chine (révolution républicaine de 1911-1912, Deuxième Révolution de 1913). À l’appui de cette thèse, il est important de rappeler que Sun Yat-Sen est friand de soutiens étrangers, et prêt à les monnayer chèrement ; que des premiers contacts avec la France ont porté quelques fruits dès 1905 ; qu’il a enfin trouvé refuge au Tonkin en 1907-1908 après son expulsion du Japon ; et que ce refuge lui a permis de lancer ou soutenir des opérations de déstabilisation de l’autre côté de la frontière, avant d’être expulsé d’Indochine[36].
Elle peut tout aussi bien s’appuyer sur un soutien très réel du Guomindang à la Ligue et inversement, qui date précisément de cette désillusion française de Sun. Si les premières années sont marquées par une coopération limitée – car Sun tient à sa base d’opérations à Hongkong, et donc à la neutralité ou l’amitié britannique – l’équation change en 1914. Au-delà de la protection et de l’aide financière et matérielle apportée par exemple à Phan Bá Ngọc, notamment via de solides soutiens au Yunnan et dans les deux Guang, le Guomindang soutient plus directement l’affaire laotienne par le truchement des bourgeois de Gejiu 个旧, ville minière (voir Les troubles au Tonkin et au Laos de septembre 1914 à janvier 1915). Ces derniers ont beaucoup à reprocher à l’influence française au Yunnan, à la fois d’un point de vue commercial et fiscal. Ils pétitionnent donc le gouvernement de Beijing en février 1915 pour « signaler les atrocités commises par les Français contre les Chinois résidant au Tonkin »[37], organisent la propagande et le recrutement en Chine du sud afin de grossir la rébellion[38].
Le triangle Guomindang-Ligue-Allemands est reconnu comme un danger majeur par Liébert en août 1915. La sympathie allemande se manifeste aussi par des versements aux généraux Lu et Long, en contrepartie d’une neutralité bienveillante en faveur de la Ligue. Yuan Shikai, qui exécute loyalement l’accord négocié avec les Français, joue pourtant un double jeu, gardant le contact avec le prince Cường Để par l’intermédiaire de Duan Qirui 段祺瑞, alors ministre de la Guerre[39].
Le soutien en provenance du Yunnan de Tang Jiyao et du Dr Weiss ne fait par ailleurs aucun doute. Ce dernier est puissamment aidé par la germanophilie d’une large part des fonctionnaires et militaires yunnanais. Les quatre journaux de la province sont sous contrôle allemand, alors que des pamphlets de facture allemande sont produits à l’imprimerie officielle de la province. La large population musulmane est enfin une cible de choix pour la propagande jihadiste[40].

Si la mission Pawelka vise la Birmanie, et elle n’est pas la seule, d’autres Allemands sont signalés près de la frontière laotienne. Yunnanais et Allemands approvisionnent la rébellion en argent et en armes, alors que des « bandes importantes » atteignent le Haut-Laos par Mengla. Des drapeaux républicains sont brandis par les rebelles, qui portent souvent l’uniforme de réguliers chinois. Un passeport est retrouvé lors de l’arrivée de la colonne française à Moc Pha au nom d’un certain Lu Guanmin, commerçant à Mengzi (voir Les troubles au Tonkin et au Laos de septembre 1914 à janvier 1915)[41].
Les motivations de l’insurrection
Les Français ont ainsi des coupables tout désignés, quelle que soit l’hypothèse retenue, c’est-à-dire les Chinois ou Hoas. La répression s’abat d’abord sur eux, comme en témoigne la diminution de leur nombre dans la région de Sơn La après le retrait des « pirates » au Laos. Leurs têtes sont mises à prix. De 600 Hoas, installés de longue date, il n’en subsiste que 120 après les évènements. Les Hmôngs, eux, sont apaisés par l’achat de toute leur production de pavot. Les Tháis enfin sont majoritairement restés calmes[42].
Il ne faudrait pas en déduire pour autant qu’il s’agirait là d’une affaire purement chinoise. Geoffrey C. Gunn met en avant la participation de Lüs de Muong Sing, par loyauté à leur prince francophobe, Phra Ong Kham. La population de cette région, récemment annexée à la France, est restée fidèle à son seigneur, pourtant exécré, plutôt qu’au colonisateur (voir Les troubles au Tonkin et au Laos de septembre 1914 à janvier 1915)[43]. Liébert considère en janvier 1915 que les « pirates » sont des Hoas mais aussi des Tàys et des Miềns[44]. Les condamnations prononcées par la justice militaire française donnent un autre éclairage. Sur les 48 personnes traduites en conseil de guerre après les évènements de la rivière Noire, 24 étaient des Chinois ou Hoas, 9 des Tàys, 5 des Laos, 4 des Mườngs, 4 autres des Kinhs et 2 des Khơ Mús[45]. Plusieurs rapports évoquent une large participation des Tháis Đens[46].
Il ne faudrait pas déduire de cette diversité qu’il s’agirait d’un soulèvement proto-nationaliste rencontrant l’adhésion d’une large partie de la population du Haut-Laos et du bassin de la rivière Noire. Cette dernière est peu éduquée et politisée, ce qui constitue l’une des raisons récurrentes des échecs du mouvement indépendantiste vietnamien dans ses premières décennies. Le ralliement à l’insurrection ou à sa répression dépend en réalité du positionnement des chefs locaux, dans un contexte féodal. L’un d’entre eux est assassiné pour son opposition, entre Sam Neua et Sơn La. Un autre, qui accompagne la colonne Monceau, est proposé pour la Légion d’honneur. Il ne faut pas sous-estimer non plus l’effet des exactions des rebelles, qui brûlent les villages qui leur résistent et ne monnayent pas leurs réquisitions. Nous avons connaissance d’au moins un cas où Hoas et Miềns se coalisent pour repousser les « pirates »[47].
Le chef de ces rebelles, un certain Lưõng – qu’il s’agisse, comme le croit Liébert, d’un certain Lưõng Tam Kỳ ou bien plutôt de Lưõng Bảo Định alias Lưõng đô-đốc – est lui-même un contrebandier. Le soutien indépendantiste, chinois, yunnanais et allemand est évident dans ses proclamations successives, qui évoquent la fin de la domination française à Hà Nội et l’entrée des Allemands à Paris, mais aussi l’arrivée prochaine de renforts venus de Chine, et l’attente de financements et d’équipement de même provenance. La surprise stratégique que constitue une invasion par la frontière laotienne, la « volatilité » de cette même frontière, l’administration purement civile du territoire, l’armement désuet de la garde indigène sont autant de facteurs aggravants[48].
Leur destin final, après le désastre de Pu Tô (février 1916, voir plus haut), est d’être intégrés dans l’armée yunnanaise, probablement en raison des tensions croissantes de cette province avec Yuan Shikai, mais non uniquement. La frustration que provoque au Yunnan l’échec de Lưõng bouscule la politique provinciale. Aux rêves expansionnistes de Tang s’ajoute désormais l’affaire de Laoxikai, qui prend un tour grave en 1916. Une guerre ouverte entre la France et la Chine paraît imminente. Dans ce contexte, le général yunnanais Zhang Zizhang télégraphe à Beijing en demandant l’autorisation d’envahir l’Indochine. Le Dr Weiss, là encore, est à la manœuvre. Mais il est trop tard. Raisons de politique intérieure, chinoise ou yunnanaise, ou effet de la répression de l’expérience laotienne, c’est le général Tang qui désormais freine les ambitions sino-allemandes sur ce front. Il argue du risque d’une guerre avec le Royaume-Uni et le Japon, ainsi que des difficultés de l’Allemagne à remplir ses promesses d’aide militaire. Le sujet est clos en février 1917[49].

Si Lưõng a profité de ces multiples soutiens extérieurs, il n’en reste pas moins que l’invasion du Haut-Laos s’est doublée d’une rébellion aux enjeux locaux qui ont permis ses premiers succès. Mémoire des Pavillons noirs et républicanisme, griefs fiscaux et contre le monopole sur l’opium, rejet de la tutelle française, parfois récente – comme à Muong Sing, abaissement de certains chefs locaux. À ces multiples facteurs, il faut ajouter la motivation affichée de Lưõng, le programme politique qui fait l’objet de sa propagande dès l’affaire de Sam Neua, lorsqu’il convoque les chefs indigènes : indépendance des régions de l’Indochine, administration autonome de chaque « race », expulsion des étrangers, liberté religieuse totale. Il se proclame dudu 都督 (titre chinois, gouverneur militaire provincial) du « Phu Nan Khui », en écho à la révolte des « Mans » menés par leur roi, Triều Tiên Tiên. En ce sens, les troubles du Haut-Laos sont l’expression d’une résistance locale à la conquête française dont elle est l’épisode le plus brillant, de la répression des Pavillons noirs à la Seconde Guerre mondiale[50].
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Bibliographie :
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[1] Un parfait exemple en est le résumé expéditif rédigé par l’historien Jean Chesneaux, mais aussi par l’ouvrage de l’historien américain David G. Marr, qui met l’activité de répression française sur le compte du patriotisme et de la paranoïa. CHESNEAUX Jean, « Stages in the Development of the Vietnam National Movement 1862-1940 », dans Past & Present, n° 7, Oxford, Oxford University Press, 1955, 85 p., pp. 63-75, p. 69 ; MARR David G., Vietnamese Anticolonialism 1885-1925, Berkeley / London / Los Angeles, University of California, 1971, 322 p., pp. 238-239
[2] Le traité de Sài Gòn met fin le 3 juin 1862 à la campagne de Cochinchine (1858-1862). Il prévoit aussi la liberté de culte pour les chrétiens, la liberté de circulation sur le Mékong et l’ouverture de plusieurs ports annamites au commerce extérieur.
[3] À propos de Tang Jiyao, de ses contacts avec les agents allemands, de ses plans au Laos et en Birmanie et de son soutien aux révolutionnaires vietnamiens, voir notamment GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, thèse de doctorat, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 2021, 481 p., pp. 269-270, 334-335
[4] CLARÉ Thomas, « La contrebande de l’opium en Indochine. L’essor des “syndicats de l’opium” au Tonkin, fin XIXe siècle-1940 », dans Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, n° 49, Paris, Institut Pierre Renouvin, 2019, 178 p., pp. 85-95
[5] MORLAT Patrice, Les affaires politiques de l’Indochine (1895-1923) : les grands commis : du savoir au pouvoir, Paris, L’Harmattan, 1995, 319 p., pp. 182-184, 188
[6] LE JARIEL Yves, Phan Boi Chau (1867-1940), Le Nationalisme vietnamien avant Ho Chi Minh, Paris, L’Harmattan, 2008, 344 p., pp. 145-148 ; MORLAT Patrice, op. cit., pp. 171-174
[7] Le Guomindang ou « Parti nationaliste chinois », fondé en 1912, est le parti de Sun Yat-Sen. La « Deuxième Révolution » l’oppose au premier président de la République chinoise, Yuan Shikai.
[8] À propos des attentats, voir GOTTELAND Mathieu, « Aspects éthiques du terrorisme vietnamien, 1908 et 1913 », dans Etica & Politica / Ethics & Politics, vol. 24, n° 2, Trieste, EUT Edizioni Università di Trieste, 2022, 510 p., pp. 419-437 ; LE JARIEL Yves, op. cit., pp. 85-93, 111-118 ; MARR David G., op. cit., pp. 193-195, 220-221 ; MORLAT Patrice, op. cit., pp. 81-88, 148-151
[9] Ibid., pp. 174-177
[10] Mystifiant ainsi les services de renseignement français jusqu’en 1916. Châu n’est remis en liberté qu’en 1917.
[11] GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit., pp. 332-335, 341-342
[12] GOSCHA Christopher E., Thailand and Southeast Asian Networks of the Vietnamese Revolution, 1885-1954, London / New York, Routledge, 1999, 418 p., pp. 43, 45 ; GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit., pp. 330-331
[13] Ibid., p. 336 ; MARR David G., op. cit., p. 225 ; MORLAT Patrice, op. cit., pp. 191-192
[14] Le résumé des évènements ci-après est tiré de Officiers de l’état-major du général de division Aubert, Histoire militaire de l’Indochine française des débuts à nos jours (juillet 1930), t. II, Hanoï / Haïphong, Imprimerie d’Extrême-orient, 1930, 306 p., pp. 227-233 et recoupé avec les archives françaises ; voir GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit., pp. 338-340
[15] Terme courant désignant un émigrant économique asiatique, et particulièrement chinois. Ici, le mot désigne un porteur indigène.
[16] GOSCHA Christopher E., op. cit., p. 44 ; MORLAT Patrice, op. cit., pp. 207-210
[17] GOTTELAND Mathieu, Les forces de l’ordre japonaises à Tianjin, 1914-1940 : un point de vue français, Paris, Éditions de l’Albatros, 2019, 299 p., pp. 65-66 ; id., L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit., pp. 204-205
[18] XU Guoqi, China and the Great War, China’s Pursuit of a New National Identity and Internationalization, Cambridge, Cambridge University Press, 2005, 316 p., pp. 91 et 106-113
[19] BÜTTNER Clemens, « The National Protection War and the Intellectual Foundations of Chinese Warlordism », dans Modern China, vol. 49, n° 6, Los Angeles, Sage, 781 p., pp. 679-708
[20] À propos de la mission Lépissier, voir GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit., pp. 269-270 ; à propos des plans chinois, allemands et indiens d’invasion de la Birmanie, voir ibid., pp. 268-289
[21] STREETS-SALTER Heather, World War One in Southeast Asia, Colonialism and Anticolonialism in an Era of Global Conflict, Cambridge, Cambridge University Press, 2017, 236 p., pp. 201-202
[22] Le résumé des évènements ci-après est tiré de Officiers de l’état-major du général de division Aubert, op. cit., pp. 227-233 et recoupé avec les archives françaises ; voir GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit., pp. 338-340
[23] MORLAT Patrice, op. cit., p. 195
[24] CHESNEAUX Jean, op. cit., p. 69 ; STREETS-SALTER Heather, op. cit., pp. 185 et 199
[25] C’est ainsi que certains comptes-rendus considèrent l’affaire de Sam Neua et la perte de la région de Muang Khua comme deux évènements distincts.
[26] Officiers de l’état-major du général de division Aubert, op. cit., p. 230 ; LE FAILLER Philippe, La rivière Noire, Paris, CNRS Éditions, 2014, 572 p., pp. 25-82, [en ligne] https://books.openedition.org/editionscnrs/24402?format=toc (dernière consultation le 26/10/2024)
[27] C’est-à-dire le service de renseignements français établi par le consul de France à Hongkong.
[28] Officiers de l’état-major du général de division Aubert, op. cit., p. 227 ; GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit., p. 339 ; GUILLEMET et O’KELLY, En colonne dans le Haut-Laos, Hanoï / Haïphong, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1916, 303 p., p. 3 ; MORLAT Patrice, op. cit., p. 192
[29] Officiers de l’état-major du général de division Aubert, op. cit., p. 227 ; GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, op. cit., pp. 338-340 ; STREETS-SALTER Heather, op. cit., pp. 200 et 204
[30] Déposition de Triêu Quy Kim, Yên Bái, 27 janvier 1915, Centre des Archives Diplomatiques de Nantes Pékin 361
[31] GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit., p. 338 ; MARR David G., op. cit., p. 200 ; MORLAT Patrice, op. cit., p. 192
[32] GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit., pp. 272-273
[33] Il mentionne la rencontre de l’été 1915 et saisit l’occasion qui s’offre en envoyant un messager à Bangkok, où ce dernier bénéficie de la médiation d’un prince siamois. Il revient de sa mission avec 10 000 piastres partagées en trois, en vue de financer des attaques frontalières au Tonkin.
[34] PHAN Boi Chau, Overturned Chariot, Honolulu, University of Hawai’i Press, 1999, 296 p., pp. 222-223
[35] GOSCHA Christopher E., op. cit., pp. 43-44
[36] BERGÈRE Marie-Claire, Sun Yat-Sen, Saint-Denis, Fayard, 1994, 541 p., pp. 129-138 ; GUNN Geoffrey C., « Rebellion in Northern Laos: The Revolts of the Lu and the Chinese Republicans (1914-1916) », dans The Journal of the Siam Society, vol. 77, n° 3, Bangkok, Siam Society, 1989, 116 p., pp. 62-64 ; MUNHOLLAND J. Kim, « The French Connection that Failed: France and Sun Yat-Sen, 1900-1908 », dans The Journal of Asian Studies, vol. 32, n° 1, Durham, Duke University Press, 1972, 227 p., pp. 77-95
[37] Consul de France à Haikou au ministre de France à Beijing, 11 mars 1915, Centre des Archives Diplomatiques de Nantes Pékin 361
[38] GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit., pp. 321-322, 334, 338, 341 ; MCGRATH Thomas E., « Subverting the French Stranglehold: Miao Yuntai, reforming the Gejiu tin industry and the French Yunnan Railway, 1910-1937 », dans Ohio Academy of History Proceedings, Columbus, Ohio Historical Society, 2005, 83 p., pp. 57-67
[39] GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit., p. 341 ; MORLAT Patrice, op. cit., p. 197
[40] GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit., pp. 334-335 ; à propos du jihad turco-allemand, qui appelle les musulmans du monde entier à se lever contre la France, le Royaume-Uni et la Russie, et spécifiquement la propagande et les actions jihadistes menées en Chine, voir ibid., pp. 303-318
[41] GUILLEMET et O’KELLY, op. cit., pp. 62, 80 et 171
[42] Ibid., p. 175 ; LE FAILLER Philippe, op. cit.
[43] GUNN Geoffrey C., op. cit., pp. 61-62
[44] MORLAT Patrice, op. cit., p. 193
[45] LE FAILLER Philippe, op. cit., pp. 25-82
[46] GUNN Geoffrey C., op. cit., p. 62
[47] GUILLEMET et O’KELLY, op. cit., pp. 134, 224 ; GUNN Geoffrey C., op. cit., p. 64 ; LE FAILLER Philippe, op. cit., pp. 25-82
[48] Officiers de l’état-major du général de division Aubert, op. cit., pp. 227-228 ; GUILLEMET et O’KELLY, op. cit., p. 242 ; LE FAILLER Philippe, op. cit., pp. 25-82 ; MORLAT Patrice, op. cit., p. 193
[49] GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, op. cit.., pp. 334-335 ; STREETS-SALTER Heather, op. cit., p. 203
[50] Officiers de l’état-major du général de division Aubert, op. cit., p. 227 ; GUNN Geoffrey C., op. cit., p. 63
