Si l’on peut craindre que la mémoire s’effiloche dans les décennies suivant un événement ou une série d’événements, la diversité des supports permet de s’assurer d’une continuité de la mémoire. Craignant aussi que cette mémoire collective distord les faits au fils des décès, la prise de recul sur une période historique autorise de même les penseurs et les chercheurs à disserter sur le pourquoi du comment. Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi est-ce arrivé ? Dépassant ces deux questions, les esprits les plus libres (ou plus fantasques) peuvent affronter l’immensité du « Et si ? ». Deux mots dont l’ombre peut tout consumer.

Dans la continuité d’une analyse précédente sur Le Maître du Haut-Château[1], le lecteur sera ici accompagné dans cette nouvelle lecture dystopique. Les États-Unis n’y sont plus vaincus par les forces de l’Axe grâce aux capacités nucléaires nazies, mais cette fois-ci dirigés par un président émanant du « Grand Old Party » (GOP)[2], élu démocratiquement, isolationniste déterminé et soutien affiché du Führer.
Le président en question n’est pas n’importe qui. En effet, Charles Lindbergh à tous les traits d’un influenceur moderne. Visage identifié par toute une nation des décennies avant l’existence d’internet, populaire, jouissant d’un physique avantageux et d’un phrasé convaincant, il défend farouchement une position isolationniste en opposition frontale au « va-t’en guerre » Franklin Delano Roosevelt (FDR)[3] qui remet son mandat en jeu pour la deuxième fois, fait unique dans l’histoire de cette jeune république…

Au-delà de l’existence réelle de cet aviateur proche de l’ « America First »[4], M. Lindbergh n’est en réalité pas sans soutien dans son opposition à la guerre. Tout en concédant des actes brutaux contre les voisins de l’Allemagne nazie et contre certaines parties de la population comme les Juifs, Lindbergh s’est démarqué pour avoir accordé en 1936 lors des Jeux olympiques de Berlin un satisfecit à Hitler : « C’est sans aucun doute un grand homme, et je suis convaincu qu’il a fait beaucoup pour le peuple allemand »[5]. Et Lindbergh a su trouver dans une mentalité ancrée dans l’esprit de beaucoup d’Étatsuniens une volonté farouche de ne pas se mêler des affaires du monde. Même soutenu par le GOP ou par des hommes d’influence comme Henry Ford[6], Lindbergh prêchait en terre convertie : au lendemain de la Première Guerre mondiale, le président Woodrow Wilson[7] a édicté ses fameux « 14 points »[8] pour réorganiser le monde (et mettre en place la Sociétés des Nations[9], première ébauche de l’Organisation des Nations unies) tout en excluant son propre pays de toute initiative internationale. L’absence des États-Unis dans cette fameuse SDN est largement considérée ipso facto comme le premier clou dans le cercueil de cette coopération mondiale – pourtant d’inspiration étatsunienne.
Lindbergh n’a pas vraiment besoin de convaincre la population de son pays de ne pas entrer en guerre, à l’exception notable de la communauté juive, légitimement horrifiée par les traitements infligés à leurs cousins européens. Dans l’histoire revisitée du roman, Lindbergh finit par « adoucir » leurs craintes en obtenant le soutien de rabbins, fermement opposés à la guerre. Entre partisans farouches de laisser les Européens gérer leurs « petites affaires », opposants virulents à la guerre et soutien franc à la vision du monde nazie, FDR est battu et le nouveau président des États-Unis d’Amérique signe un traité de non-agression avec le dictateur nazi.
L’intérêt de ce roman est moins dans la grande Histoire, mais plutôt dans la manière dont l’auteur et sa famille juive l’ont vécu. Observer une Amérique qui se replie sur soi de l’intérieur ; assister aux traitements discriminants montant en intensité dans une effervescence générale ; conspuer les collabos ; et, finalement, se désespérer de l’attentisme de la majorité.
L’auteur y est un jeune enfant d’une famille juive qui n’a d’autre choix que d’évoluer dans un monde bouleversé. Ses parents doivent garder l’illusion d’une normalité dans un monde anormal. Son frère, pourtant juif, se retrouve embrigadé dans la version locale des Jeunesses hitlériennes, tandis que son cousin est déterminé à « casser du boche » en s’engageant dans les forces armées canadiennes.

N’oublions pas la tante, qui se marie avec le rabbin ayant le plus embrassé la cause de Lindbergh, prenant fait et cause, elle aussi, pour la politique de la Maison-Blanche. Alors entre grandes déclarations, petites lâchetés et instinct de survie, le jeune Philip a à sa portée un condensé de ce que l’humain peut offrir de pire lorsque la peur prend le dessus.
Auparavant mentionné dans cette critique, l’organisation « America First » est un rassemblement d’individus, officiellement transpartisan, cherchant à influencer la politique de Washington (principalement la politique étrangère) en vue de pousser un agenda isolationniste et débarrassé de toutes traces de communisme ; si, dans notre réalité, cet « America First » s’est dissous à la suite de l’entrée en guerre des États-Unis, cette volonté majoritairement soutenue par le Parti républicain ne peut que rappeler une percée récente et semble-t-il profonde au sein du GOP, d’une nouvelle velléité isolationniste observé sous Donald Trump.
Ce que rappelle ce roman, c’est le tiraillement observé dans la société étatsunienne vis-à-vis de la doctrine nazie. Lors des premières années de mandat d’Hitler, les autorités fédérales de Washington se sont concentrées sur le remboursement des dettes liés aux emprunts à la fin de la Première Guerre mondiale[10]. Quant à une partie des élites et du peuple, le fait de détester les Juifs ouvertement et discourir sur le besoin de s’occuper du « problème juif » n’était en rien un casus belli. La présence d’un parti nazi américain et de logorrhées antisémites quotidiennes dans la presse ont participé à cette ambiance propice à cette question : « et si les américains n’avaient pas rejoint les Alliés, mais l’Axe ? ».
C’est ce qu’on vous propose de découvrir dans ce roman.
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Bibliographie :
« Les quatorze points : Woodrow Wilson et le rejet américain du traité de Versailles », dans Musée national et mémorial de la Première Guerre mondiale, Kansas City, Musée national et mémorial de la Première Guerre mondiale, [en ligne] https://www.theworldwar.org/fr/learn/peace/fourteen-points (dernière consultation le 10/05/2024)
BEN KEMOUN Corneille, « Être spectateur de la gangrène d’une société : Dans le jardin de la bête – Erik LARSON (2012) », dans La Revue d’Histoire Militaire, Les Lilas, La Revue d’Histoire Militaire, 2021, [en ligne] https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2021/07/02/etre-spectateur-de-la-gangrene-dune-societe-dans-le-jardin-de-la-bete-erik-larson-2012/ (dernière consultation le 10/05/2024)
BEN KEMOUN Corneille, « L’Histoire, à la croisée des chemins – Le Maître du Haut Château – Philip Dick – 1962 », dans La Revue d’Histoire Militaire, Les Lilas, La Revue d’Histoire Militaire, 2021, [en ligne] https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2021/11/11/lhistoire-a-la-croisee-des-chemins-le-maitre-du-haut-chateau-philip-dick-1962/ (dernière consultation le 10/05/2024)
ROTH Philip, Le complot contre l’Amérique, Paris, Gallimard, 2019, 576 p., traduit par KAMOUN Josée
[1] BEN KEMOUN Corneille, « L’Histoire, à la croisée des chemins – Le Maître du Haut Château – Philip Dick – 1962 », dans La Revue d’Histoire Militaire, Les Lilas, La Revue d’Histoire Militaire, 2021, [en ligne] https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2021/11/11/lhistoire-a-la-croisee-des-chemins-le-maitre-du-haut-chateau-philip-dick-1962/ (dernière consultation le 10/05/2024)
[2] Surnom du Parti républicain, datant du XIXe siècle.
[3] Franklin Delano Roosevelt (1882-1945), président des États-Unis d’Amérique de 1933 à 1945 [de 1933 à 1940 dans le roman].
[4] Voir plus loin dans la critique.
[5] Post-scriptum, ROTH Philip, Le complot contre l’Amérique, Paris, Gallimard, 2019, 576 p., p. 525, traduit par KAMOUN Josée
[6] Henry Ford 1863-1947, industriel étasunien et fondateur du constructeur automobile Ford Motor Company.
[7] Thomas Woodrow Wilson (1856-1924), président des États-Unis de 1913 à 1921.
[8] « Les quatorze points : Woodrow Wilson et le rejet américain du traité de Versailles », dans Musée national et mémorial de la Première Guerre mondiale, Kansas City, Musée national et mémorial de la Première Guerre mondiale, [en ligne] https://www.theworldwar.org/fr/learn/peace/fourteen-points (dernière consultation le 10/05/2024)
[9] Première ébauche de l’ONU, 1919-1946 ; imaginée par le président Wilson et défini par le traité de Versailles de 1919.
[10] BEN KEMOUN Corneille, « Être spectateur de la gangrène d’une société : Dans le jardin de la bête – Erik LARSON (2012) », dans La Revue d’Histoire Militaire, Les Lilas, La Revue d’Histoire Militaire, 2021, [en ligne] https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2021/07/02/etre-spectateur-de-la-gangrene-dune-societe-dans-le-jardin-de-la-bete-erik-larson-2012/ (dernière consultation le 10/05/2024)
