Être spectateur de la gangrène d’une société : Dans le jardin de la bête – Erik LARSON (2012)

Comment pouvons-nous évaluer les conséquences d’événements qui ont lieu sous nos yeux ? A quel moment est-on capable de dire que la société a changé de paradigme ? C’est en somme ce qu’Erik Larson essaye d’établir tout au long de ces quelques 600 pages.

D’un point de vue historique, il est plus évident aujourd’hui de tirer des conclusions et d’établir des liens clairs entre les causes et les conséquences. A posteriori, il est donc aisé de comprendre. Mais vivre lesdits événements et être capable de les analyser, c’est une autre paire de manches.

Les années 1930 sont des années charnières pour le monde occidental, s’articulant autour de l’une des crises économiques et financières les plus importantes de l’histoire du capitalisme moderne. Et ses répercussions seront d’autant plus visibles en Allemagne. Confronté à une dégradation sensible de leurs conditions de vie et ne voyant qu’une République de Weimar affaiblie et incapable, les électeurs allemands se tournent massivement vers le parti national-socialiste. Le triomphe du Führer en janvier 1933 le propulse à la tête d’une nation désireuse de changements radicaux et rapides. La nouvelle administration nazie va alors lancer de grands chantiers pour relancer la grande industrie allemande.

De manière concomitante, le gouvernement étatsunien doit remplacer son ambassadeur à Berlin et nomme ainsi William Dodd. Dépêché sur place avec sa famille, il recevra pour instruction de reporter les différents faits et gestes de cet Adolf Hitler que les chancelleries occidentales appréhendent mal. Au-delà des logorrhées patriotes voir nationalistes de ses discours et sa rhétorique antisémite, les Etats-Unis d’Amérique semblent bien plus intéressés par le remboursement de la dette allemande auprès des différents intérêts étatsuniens : « Ce que Roosevelt et le secrétaire d’Etat Hull considéraient comme le problème allemand le plus pressant, c’était le montant des réparations […] que l’Allemagne devait à ses créanciers américains »[1]. Quitte à fermer les yeux sur les premiers signes d’un engrenage mortifère ?

L’ambassadeur Dodd se garde bien de l’affirmer sur papier mais les faits sont têtus : le refus de sanctionner le régime nazi malgré les entorses au Traité de Versailles et les intentions belliqueuses du IIIe Reich de moins en moins cachées indiquent de manière assez claire la position de facto des autorités étatsuniennes. Elle peut s’expliquer par deux facteurs internes : tout d’abord, la politique étrangère du pays, qui reste encore fidèle à la vision isolationniste érigé en doctrine par le Président James Monroe (en fonction entre 1817 et 1825), ainsi, selon l’auteur, « 95 % des Américains voulaient que les Etats-Unis évitent de s’engager dans un nouveau conflit »[2] et les différents courants politiques mêlant anticommunisme viscéral et adhésions aux thèses racialistes, défendues par les idéologues et scientifiques du Reich,  présentes sur le territoire étatsunien.

L’auteur nous narre ainsi l’arrivée de ce nouvel ambassadeur étatsunien dans une Allemagne en pleine mutation. Si la propre fille de l’ambassadeur, Martha, succombe aux charmes du renouveau de la patrie de Goethe, son père semble plus réservé. En bon diplomate et soucieux de ménager les relations diplomatiques, il saura tempérer son jugement et minimiser les regrettables incidents impliquant des cadres SS ou SA avec des citoyens étatsuniens ou encore des journalistes somme toute trop acerbes envers les cadres du régime nazi. Sa position sera d’autant plus équilibriste à mesure que les dérives s’accentueront alors même que la position officielle de son pays reste la mesure et le refus de dénoncer les offensives répétées contre les communautés indésirables (boycott officiel des magasins juifs, succession de lois visant à exclure les juifs de la citoyenneté allemande, interdiction des partis d’opposition découlant  en partie de l’incendie du Reichstag attribué aux communistes, persécution des différents cultes…)

Cette position est d’autant plus étonnante dans la mesure où le consul général étatsunien d’alors, George Massersmith n’y va pas par quatre chemins avant même l’arrivée du nouvel ambassadeur : « Si ce gouvernement reste au pouvoir un an de plus […] cela contribuera grandement à faire de l’Allemagne un danger pour la paix mondiale dans les années à venir […] à quelques exceptions près, les hommes qui dirigent ce gouvernement sont d’une mentalité que vous et moi ne pouvons comprendre. Certains sont des psychopathes qui, en temps normal, recevraient un traitement médical »[3]. On ne peut faire jugement plus explicite !

Erik Larson nous narre donc l’évolution de plusieurs personnages dans un monde qui assiste à l’avènement du IIIe Reich à force de discussions et de tergiversations. Les corps diplomatiques des chancelleries occidentales murmurent beaucoup mais les protestations se font rare ; Martha, fille de l’ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique se complet dans une vie mondaine où ses relations avec des dignitaires nazis, des officiels français et autres espions soviétiques l’aveugleront d’autant de la réalité de la vie allemande qu’elle sera identifiée comme un risque potentiel par le Département d’Etat. De son côté, Dodd tente malgré tout d’entretenir ses relations avec des officiels allemands modérés pour contrebalancer les velléités de cadres nazis comme Goering ou Himmler ; ardeur très vite tempérée par la vue des méthodes nazies symbolisées par la chute de Röhm et la purge de ses SA.

Au travers du regard de l’ambassadeur et de ses différentes rencontres, ses conversations avec ses homologues français et anglais ainsi que des officiers nazis (dont Hitler lui-même), on redécouvre les événements, de l’ascension d’Hitler à l’engrenage militaire de la fin des années 30, sous un prisme différent. La position pour le moins ambivalente des autorités étatsuniennes y est exposée, entre attentisme et intérêt économique. Les rapports de force entre les différentes factions du régime nazi, décortiqués méticuleusement, permettra au lecteur de réaliser l’ampleur des luttes sans merci au sein de l’appareil nazi. Si la mise à l’écart des SA en est un des exemples les plus flagrants, on y retrouvera son lot classique d’intrigues, de trahisons et de complots digne d’un polar d’autant plus prenant que tous les faits narrés sont historiques.

Le regard singulier de l’ambassadeur Dodd est aussi une leçon efficace de diplomatie qui nous rappelle le rôle si particulier des représentants des nations étrangères sur un territoire. Dodd a dû concilier la défense de ses concitoyens molestés tout en préservant des liens étroits avec les autorités nazies ; défendre les intérêts économiques de son pays tout en militant pour la mesure dans le comportement du IIIe Reich sur les populations juives. Un témoignage parsemé d’anecdotes qui permettra à plus d’un lecteur d’apprendre encore plus sur cette décennie si importante pour la suite du XXe siècle.


[1] Chapitre 2 : Un poste à Berlin, page 43

[2] Chapitre 2 : Un poste à Berlin, page 42

[3] Introduction, page 22

Laisser un commentaire