Et si la révolution bolchévique était une affaire de vengeance ? VENDETTA, LA VENGEANCE DES OULIANOV (L. Dedola & L. Bonaccorso)

© Steinkis 2021/L.Dedola/L.Bonaccorso

Il y a bientôt cent ans disparaissait l’un des personnages majeurs du XXe siècle : Vladimir Ilitch Oulianov, que le monde entier connu sous le pseudonyme de Lénine. Un révolutionnaire et théoricien qui marqua le siècle dernier de son nom en fondant en 1917 la Russie soviétique, soit le premier régime communiste de l’Histoire.

Un personnage fascinant, complexe, étonnant même, dont s’emparent aujourd’hui l’auteur lyonnais Loulou DEDOLA et le dessinateur sicilien Lelio BONACCORSO dans leur bande-dessinée Vendetta, La Vengeance des Oulianov, parue ce jeudi 14 octobre chez l’éditeur Steinkis :

Un album biographique qui brasse en une centaine de pages les grandes lignes de la vie du révolutionnaire communiste, de la mort de son frère aîné alors qu’il n’est encore qu’un adolescent, aux derniers mois de sa vie, tout en s’articulant autour d’une question phare : « Et si la révolution bolchévique était une affaire de vengeance ? ».

Vendetta, La Vengeance des Oulianov s’ouvre ainsi en mai 1887, lorsque, accusé d’avoir fomenté une tentative d’assassinat contre le tsar Alexandre III, Alexandre Oulianov, 21 ans, est arrêté et condamné à mort aux côtés de ses complices conspirateurs. Tous avaient embrassé le discours et l’héritage de l’organisation terroriste Narodnaïa Volia (Народная воля, « Volonté du peuple »), déjà responsable de l’assassinat du tsar précédent, Alexandre II, six ans plus tôt.

Ni les glorieux états de service de son père – décédé l’année précédente – ni la demande de grâce de sa mère éplorée ne sauront changer le sort du jeune anarchiste : Alexandre Oulianov est pendu le 11 mai 1887, laissant derrière lui ses cinq frères et sœurs. Parmi lesquels Vladimir – ou Volodia pour les intimes –, de quatre ans son cadet… et désormais le nouveau chef de famille.

Le drame que représente l’exécution de son frère Alexandre s’avère décisif dans le parcours du jeune Vladimir Ilitch Oulianov. Déjà profondément affecté par la mort de son père, l’adolescent vivait en outre mal l’absence de son grand-frère – parti étudier à Saint-Pétersbourg depuis quelques mois : quelques flash-backs en début de récit témoignent ainsi du respect et de l’admiration que pouvait porter le jeune Vladimir à son frère aîné. La mort de ce dernier, prématurée et violente, fait jurer au jeune Vladimir qu’il tuera le tsar, qu’il tuera tous les Romanov !

Cet évènement a-t-il définitivement scellé le destin du futur Lénine ?

Toujours est-il que, loin de se laisser abattre, le jeune Vladimir part dès 1887 suivre des études de droit à l’université de Kazan, dans l’optique de devenir avocat. Hélas, son passé – et par là même l’héritage de son frère – le rattrape bien vite : lui qui ne nourrit jusqu’alors aucune ambition politique se voit pourtant sans cesse ramené à son nom : Oulianov.

Ainsi, Vladimir est rapidement, et à plus d’une reprise, démarché par des cercles révolutionnaires, entraîné dans quelques réunions et manifestations agitées, mais aussi espionné et persécuté par les autorités – pour qui le petit frère Oulianov ne peut être qu’un agitateur, comme son aîné de sinistre mémoire. Ce patronyme lui vaut, entre autres mésaventures, d’être évincé de l’université en cours de cursus – ce qui ne l’empêchera pas de continuer à étudier en candidat libre et tout de même obtenir son barreau.

Les années passent et avec elles Vladimir embrasse progressivement l’héritage et le combat de son frère : si Alexandre a échoué à assassiner sa majesté le tsar, sa mort n’aura pour autant pas été vaine : elle aura eu pour conséquence de radicaliser le jeune Vladimir. Hors de question pour ce dernier de poursuivre sur la ligne anarchiste – bien trop romantique à ses yeux – louée par son frère. La chute des Romanov se fera selon ses règles à lui, Vladimir Ilitch Oulianov… bientôt dit Lénine.

Seulement, le combat politique n’est pas de tout repos : aux nombreux voyages à l’étranger pour y rencontrer ses camarades socialistes et révolutionnaires de toute l’Europe (afin d’échanger avec eux sur leurs différentes visions de la révolution et du militantisme ouvrier) succèderont une déportation en Sibérie puis plusieurs exils européens, en parallèle de la publication de manuscrits et de journaux clandestins, de l’animation de congrès ouvriers et conférences bolchéviques, de l’organisation de missions dites « d’expropriation » (comprendre : « du grand capital au profit de la révolution ») ou encore d’un changement de tête temporaire… avant, évidemment, l’insurrection armée qui devra lui donner le pouvoir… Sans surprise, la révolution socialiste rêvée par Lénine s’avère un parcours du combattant. 

Ceci d’autant plus que sa lutte révolutionnaire le verra rapidement affronter, en plus du pouvoir en place, les divergences au sein même de ses alliés ! Certaines voix dénonçant sa violence ou son autoritarisme, quand lui déplore leur amateurisme, leur romantisme et leurs bavardages en lieu et place d’actions concrètes. Reproches, retournements de veste et trahisons : les amis et alliés d’hier seront pour certains les rivaux de demain (on pense ici à Julius Martov ou Léon Trotski).

C’est ce parcours palpitant vécu par Lénine, ponctué d’épisodes et d’événements passionnants, que met en lumière avec réussite cette bande-dessinée :

Illustrée d’un trait simple et élégant et colorée de seules nuances de sépia – à l’exception notable du rouge sang des drapeaux révolutionnaires, seule couleur à surgir de cette centaine de planches –, cette Vendetta a en outre le mérite de rendre compréhensible à son public un récit pourtant loin d’être évident de prime abord : celui d’une vengeance personnelle qui se mêle au destin d’un pays et qui, d’année en année, se concrétise alors que se précisent les contours théoriques et idéologiques de la doctrine de son auteur.

Les nombreuses ellipses dans le récit, pas toujours évidentes d’entrée de jeu, pourront parfois sembler déconcertantes, mais le lecteur retombe en réalité vite sur ses pattes. Le procédé présente de surcroît l’intérêt de maintenir un dynamisme certain jusqu’à la fin de l’album – sans perdre trop en fluidité dans la narration. Le récit est dense, mais sa profusion de personnages en présence comme d’événements relatés, qui en d’autres circonstances aurait pu s’avérer pour le moins indigeste, se révèle ici relativement bien dosée et organisée, de façon à ne pas perdre le lecteur néophyte.

Puisque, évidemment, suivre Lénine, c’est aussi croiser une multitude d’autres personnages fameux : au fil des années, des voyages et des évènements, l’homme fréquente dans ces pages plusieurs autres figures historiques : citons Jean Jaurès, Rosa Luxemburg, Nicolas Tcheidze ou encore un certain Joseph Djougachvili… Et si Lénine ne le côtoie pas dans ces pages, le lecteur aura lui le plaisir de croiser aussi un certain Raspoutine !

En somme, Vendetta, La Vengeance des Oulianov s’avère une bande-dessinée très accessible du grand public, didactique tout en restant appréhendable par ceux pour qui Lénine ne serait qu’un nom et un visage, au rôle historique finalement assez opaque.

Les auteurs ont, par ailleurs, le bon goût de tirer un portrait mesuré du fameux personnage, évidemment loin de l’hagiographie aveuglée (!), mais aussi de la simple dénonciation vengeresse. Lumière est naturellement faite sur les agissements terroristes puis les dérives totalitaires et liberticides mises en place par l’homme une fois au pouvoir comme sur ses contradictions (car si Lénine veut incarner la voix du peuple, il n’échappe pas à certains qu’il est d’abord issu d’un milieu favorisé), mais le traitement du personnage n’est jamais grossier ni manichéen. En suivant Lénine, on suit aussi l’homme dans sa vie privée, où l’on découvre d’autres facettes de sa personnalité que l’animal politique.

Tous ces points sont autant de bonnes raisons de plonger dans cette bande-dessinée historique et de (re)découvrir l’histoire de Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine : un russe dont le père était un serviteur dévoué – et anobli ! – de la famille impériale mais qui en sera lui un farouche opposant. Un russe qui, pour accomplir sa vengeance contre le tsar Alexandre III, aura changé le cours de l’Histoire !

Bonne lecture à tous !

Participez à notre jeu-concours organisé sur notre page Facebook pour tenter de remporter un exemplaire de l’album : La Revue d’Histoire Militaire (facebook.com)
Ou bien cliquez sur ce lien pour vous l’offrir : Interforum AFFILIATIONS

Laisser un commentaire