La cérémonie du triomphe à Rome récompensait le général en chef (imperator) qui montait au Capitole remercier Jupiter de la protection apportée durant une campagne militaire suivant un rituel précis[1]. L’imperator devait être détenteur d’un imperium, exercer une magistrature du peuple[2] au moment de l’obtention du triomphe et avoir combattu sous ses auspices. Il ne pouvait célébrer le triomphe qu’après avoir reçu l’accord du peuple et du Sénat romains. Le triomphe était considéré comme l’un des honneurs les plus hauts qu’un citoyen romain pouvait espérer[3]. Plus qu’une cérémonie militaire, le triomphe était avant tout un acte politique et religieux puisant probablement ses origines dans la culture étrusque[4] et latine[5].
Le récit du premier triomphe d’époque républicaine rapporté par l’historiographie antique, et plus particulièrement par l’annaliste augustéen Tite-Live[6], est celui du consul suffect[7] Publius Valérius Publicola en 509 av. n. è. La jeune Rome, tout juste débarrassée de son dernier roi, Tarquin le Superbe, était en guerre contre son voisin du nord, les Étrusques, auxquels était allié le roi déchu. Les Romains parvinrent finalement à remporter la guerre, au prix de la perte d’un de leurs consuls[8] :
« En tout cas, les Romains partirent en vainqueurs, les Étrusques en vaincus : car, au lever du jour, comme aucun ennemi n’était en vue, le consul Publius Valérius fit enlever les dépouilles et rentra en triomphe à Rome. »[9]
Le triomphe était distingué d’une autre cérémonie, similaire, qui était appelée l’ovation. Également accordée à un imperator victorieux, l’ovation peut être vue comme une récompense de moindre importance. Elle était privilégiée au triomphe dans certaines conditions : lorsque l’armée adverse n’avait été totalement détruite, lorsque les ennemis n’étaient pas considérés par les Romains comme des adversaires dignes – les pirates et les esclaves par exemple[10] – ou lorsque la victoire avait été obtenue sans verser le sang[11]. Dans la Vie de Marcellus, l’auteur grec du IIe siècle Plutarque écrit à propos de l’ovation :
« Mais, pour les généraux qui n’avaient pas eu besoin de la guerre et qui avaient tout arrangé heureusement par des entrevues et des paroles persuasives, la loi leur accordait de célébrer leur victoire par cette pompe pacifique [s. c. l’ovatio], qui ressemblait à une fête publique. »[12]
La distinction entre les deux cérémonies est particulièrement marquée dans le déroulement de celles-ci. Dans le cas du triomphe, reprenons la description sommaire et générale proposée par l’historien Jean-Luc Bastien :
« Le général est sur un char, couronné de laurier, avec une tenue (tunica palmata et toga picta[13]) qui l’assimile à Jupiter capitolin, du moins à sa statue de culte ; il est précédé du butin et des ennemis captifs, des animaux du sacrifice, et suivit par son armée, ou une partie de celle-ci. La procession entre dans la ville en franchissant sa limite sacrée : le pomerium qui coïncide avec la porte triomphale. Après un parcours à travers des espaces publics, comme le forum, et des édifices de spectacles, comme le circus Maximus, qui permettent aux spectateurs de contempler le cortège, le triomphateur monte au sanctuaire de Jupiter sur le Capitole pour y sacrifier. »[14]
Nous savons en outre, grâce au récit antiquaire d’Aulu-Gelle, que les triomphateurs recevaient une couronne en laurier :
« Les couronnes triomphales sont en or : on les accorde aux généraux victorieux pour faire honneur à leur triomphe. On appelle cela communément l’or coronaire. Ces couronnes étaient en laurier dans les temps anciens, puis on s’est mis à les faire en or. »[15]
La cérémonie de l’ovation était légèrement différente, comme le rapporte Plutarque :
« Pour l’ovation, le triomphateur n’est pas monté sur un quadrige, ne porte pas de couronne de laurier et n’est pas accompagné de trompettes, mais il marche à pied, en sandales, au son de flûtes nombreuses, ceint d’une couronne de myrte. »[16]
En dépit des nombreuses guerres que mena Rome, peu de triomphes furent accordés aux magistrats vainqueurs et ce, pour différentes raisons – politiques, religieuses ou militaires[17]. Il arriva également que des ovations fussent refusées par des magistrats mécontents que ne leur soit pas attribué le triomphe, comme ce fut le cas de Marcus Crassus :
« Marcus Crassus, rentrant pour célébrer l’ovation après avoir terminé la guerre contre les fugitifs [s. c. les esclaves révoltés menés par Spartacus], méprise avec insolence la couronne de myrte et s’employa par intrigue à obtenir un sénatus-consulte prescrivant qu’il fût couronné de laurier et non de myrte. »[18]
Nous possédons aujourd’hui la liste de tous les triomphes royaux et républicains grâce à un document épigraphique datant de la période augustéenne, les fasti triumphales (Fastes triomphaux).

Compris dans les fasti Capitolini (fastes capitolins), aux côtés des fastes consulaires et de la liste des jeux séculaires, les fastes triomphaux sont une liste, compilée sur l’ordre d’Auguste, reprenant tous les triomphes accordés à Rome. Les triomphes de l’époque royale sont repris, de même que celui de Valérius Publicola, par exemple, dans le deuxième fragment :
« P. Valérius Volusius dit Publicola, consul en l’année 244[19], [célébra le triomphe] sur les Véiens et les Tarquins aux calendes de mars. »[20]
Finalement, l’avènement d’Auguste modifia sensiblement la cérémonie triomphale, puisque l’empereur récupéra cette prérogative. Désormais, lui-seul pouvait prétendre au triomphe, même si certains magistrats purent, avec l’accord explicite de l’empereur, célébrer de façon moins démonstrative leurs victoires sur les champs de bataille[21].
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Bibliographie :
Aulu-Gelle, Les Nuits attiques, Paris, Les Belles Lettres, 1978, XV & 228 p., texte édité et traduit par MARACHE René
BASTIEN Jean-Luc, « Le triomphe à Rome sous la République. Un rite monarchique dans une cité aristocratique (IVe – Iᵉʳ siècle av. notre ère) », dans GUISARD Philippe (dir.) et LAIZE Claire (dir.), La guerre et la paix, Paris, Ellipses, 2014, V & 552 p., pp. 509-526
BEARD Mary, The roman triumph, Cambridge, Harvard University Press, 2007, 434 p.
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VERSNEL Hendrik Simon, Triumphus: An Inquiry Into the Origin, Development and Meaning of the Roman Triumph, Leiden, Brill, 1970, 405 p.
[1] RAMPELBERG René-Marie, « Triomphe (Droit romain) », dans LECLANT Jean (dir.), Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, Presses universitaires de France, 2015, 2389 p., p. 2226
[2] Le plus souvent la préture, le consulat ou la dictature. Voir MOMMSEN Theodor, Le droit public romain. Tome I, Paris, De Boccard, 1984 (1ʳᵉ édition 1892), V & 436 p., p. 147
[3] VERSNEL Hendrik Simon, Triumphus: An Inquiry Into the Origin, Development and Meaning of the Roman Triumph, Leiden, Brill, 1970, 405 p., p. 304
[4] Les Étrusques étaient un peuple installé au centre de la péninsule italique, voisin du Latium et de Rome. Durant la période alto-républicaine, les Romains affrontèrent à plusieurs reprises les Étrusques, jusqu’à la victoire finale de Rome à Velzna, dernière grande cité étrusque, qui tomba en 264 av. n. è.
[5] L’origine du triomphe et son application étrusques ne seront pas abordées ici. Le premier triomphe romain fut célébré par le premier roi, Romulus. Voir EDER Walter, « Triumph, Triumphal procession », dans Brill’s new Pauly : Encyclopaedia of the Ancient World, vol. 14, Boston / Leiden, Brill, 2009, LVII p. & 992 col., col. 945-948
[6] ITGENSHORST Tanja, Tota illa pompa: der Triumph in der römischen Republik (« Toutes ces pompes : le triomphe dans la République romaine »), Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2005, 300 p., p. 153
[7] Un consul suffect était un magistrat succédant au consul lorsque celui-ci était décédé ou incapable d’exercer sa charge. P. Valérius Publicola prit ainsi le commandement à la suite de l’abdication du consul Lucius Tarquinius Collatinus. Voir BROUGHTON Thomas Robert Shannon, The magistrates of the roman Republic, vol. I, New-York, American Philological Association, 1951, XIX & 578 p., p. 2
[8] Voir notamment RICHARD Jean-Claude, « À propos du premier triomphe de Publicola », dans Mélanges de l’école française de Rome, vol. 106, n° 1, Rome, École française de Rome, 1994, pp. 1-486, pp. 403-422, [en ligne] https://www.persee.fr/doc/mefr_0223-5102_1994_num_106_1_1852 (dernière consultation le 04/03/2024)
[9] Tite-Live, Histoire romaine. Livre II, II, 7, Paris, Les Belles Lettres, 1940, VIII & 97 p., p. 11, texte édité par BAYET Jean et traduit par BAILLET Gaston : « Ita certes inde abiere, Romani ut victores, Etrusci pro victis ; nam, postquam inluxit nec quisquam hostium in conspectu erat, P. Valerius consul spolia legit triumphansque inde Romam rediit. »
[10] Marcus Crassus, pour sa victoire sur Spartacus et les esclaves révoltés en 73 av. n. è., reçut l’ovation.
[11] MOMMSEN Theodor, op. cit., pp. 152-153
[12] Plutarque, Vie de Marcellus, 22, 5, Paris, Les Belles Lettres, 1961, 239 p., p. 220, texte édité et traduit par CHAMBRY Émile, FLACELIERE Robert et JUNEAUX Marcel : « τοῖς δὲ πολέμου μὲν μὴ δεηθεῖσι στρατηγοῖς, ὁμιλίᾳ δὲ καὶ πειθοῖ καὶ διὰ λόγου πάντα θεμένοις καλῶς οἷον ἐπιπαιανίσαι τὴν ἀπόλεμον ταύτην καὶ πανηγυρικὴν ἀπεδίδου πομπὴν ὁ νόμος. »
[13] Tunique et toge de pourpre brodées et portées lors d’occasions exceptionnelles, comme le triomphe.
[14] BASTIEN Jean-Luc, « Le triomphe à Rome sous la République. Un rite monarchique dans une cité aristocratique (IVe – Iᵉʳ siècle av. notre ère) », dans GUISARD Philippe (dir.) et LAIZE Claire (dir.), La guerre et la paix, Paris, Ellipses, 2014, V & 552 p., pp. 509-526, p. 7
[15] Aulu-Gelle, Les Nuits attiques, V, 6, 5-7, Paris, Les Belles Lettres, 1978, XV & 228 p., p. 7, texte édité et traduit par MARACHE René : « Triumphales coronae sunt aureae, quae imperatoribus ob honorem triumphi mittuntur. Id uulgo dicitur aurum coronarium. Hae antiquitus e lauru erant, post fieri ex auro coeptae. »
[16] Plutarque, Vie de Marcellus, 22, 2, op. cit., p. 220 : « πέμπει δ’ αὐτὸν οὐκ ἐπὶ τοῦ τεθρίππου βεβηκὼς οὐδὲ δάφνης ἔχων στέφανον οὐδὲ περισαλπιζόμενος, ἀλλὰ πεζὸς ἐν βλαύταις ὑπ’ αὐλητῶν μάλα πολλῶν, καὶ μυρρίνης στέφανον ἐπικείμενος, »
[17] Sur la célébration du triomphe durant la période républicaine, voir notamment BEARD Mary, The roman triumph, Cambridge, Harvard University Press, 2007, 434 p. ; LANGE Carsten Hjort, Triumphs in the age of civil war: The late Republic and the adaptability of triumphal tradition, Londres, Bloomsbury Academic, 2016, XIII & 333 p.
[18] Aulu-Gelle, Les Nuits attiques, V, 6, 23, op. cit., p. 9 : « Ac murteam coronam M. Crassus, cum bello fugitiuorum confecto ouans rediret, insolenter aspernatus est senatusque consultum faciundum per gratiam curauit, ut lauro, non murto, coronaretur. »
[19] C’est-à-dire la 244e année après la fondation de Rome (753-244 = 509).
[20] PAIS Ettore (éd.), Fasti triumphales populi Romani (« Les fastes triomphaux du peuple romain »), Rome, Dr. A. Nardecchia, 1920, CLXVIII & 546 p., pp. 29-31 ; Degrassi Attilio (éd.), Fasti Capitolini, Turin, G.B. paravia, 1954, 191 p., p. 91 : « P. Valer[ius Volusi f. – n. Poplicola a. CCXLIV] co(n)s(ul) d[e Veientib(us) et Tarquiniensib(us) k. Mart.] »
[21] FLOWER Harriet, « Auguste, Tibère et la fin du triomphe romain », dans Dialogues d’histoire ancienne, Supplément 24 : Une République impériale en question ?, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2021, 276 p., pp. 165-201, [en ligne] https://www.cairn.info/revue-dialogues-d-histoire-ancienne-2021-Suppl%C3%A9ment24-page-165.htm?contenu=article (dernière consultation le 05/03/2024)

Une réflexion sur “Introduction à la cérémonie du triomphe dans la Rome antique”