Les 150 ans de la Semaine Sanglante : la fin de la commune de Paris

Il y a 150 ans, la ferveur émancipatrice qui s’était répandue dans Paris depuis le 18 mars 1871 allait connaître ses derniers instants, alors que commençait une semaine de combats et de répression plus communément désignée sous l’appellation de Semaine Sanglante. L’armée républicaine de 130 000 hommes mit un terme sanglant à l’expérience communaliste parisienne, défendue par une à deux dizaines de milliers de Fédérés, auxquels peut être ajouté un nombre imprécis de Parisiens et Parisiennes lorsque les combats atteignirent leurs quartiers.

En ce 21 mai à 17 heures, plusieurs dizaines de milliers de soldats réguliers, les « lignards » du gouvernement, évoluaient dans le sud-ouest de la capitale, jusqu’alors assiégée. Une heure auparavant, en effet, l’armée dite versaillaise avait commencé son investissement de la ville après qu’un ingénieur des Ponts et Chaussées, Jules Ducatel, eut signalé l’abandon de la porte de Saint-Cloud par les Fédérés.

auteur inconnu, « Entrée des troupes à Paris. M. Trèves [sic] à la porte du Point-du-Jour. 35e de ligne dans les tranchées. (D’après le croquis de M. E. Demarquay) », Le Monde illustré, 17 juin 1871, gallica, wikimedia commons

La réponse de la Commune se fit attendre, alors même que les premiers combats éclataient, au net avantage des troupes gouvernementales. Malgré les demandes de renforts du général Dombrowski[1], commandant en chef de l’armée de la Commune depuis le 5 mai, qui tentait de ralentir l’avancée versaillaise avec deux milliers de volontaires, rien ne fut entrepris en ce 21 mai. Paris était investie, mais les forces de la IIIe république firent une halte le soir même : calcul politique ou pusillanimité du commandement versaillais ? Le mystère reste entier, mais devant l’impréparation militaire de la Commune de Paris, il est fort probable que l’avancée loyaliste aurait pu être plus importante dès le premier jour. De même, avec un plan de défense préétabli, les Communards/Communeux[2] n’auraient pas eu à subir l’incurie générale et auraient pu ralentir davantage les forces adverses. Quoiqu’il en soit,  en cette fin de 21 mai, les Versaillais étaient entrés dans Paris, alors même que les instances dirigeantes de la Commune ne voulaient ou ne pouvaient y croire.

Le 22 mai, la progression des forces gouvernementales se poursuivit : les XVe et XVIe arrondissements furent pris, leur population étant en grande partie hostile à la Commune. Les instances dirigeantes de cette dernière prirent enfin conscience du danger mais leurs réactions furent quelques peu contre-productives : Delescluze, délégué civil à la guerre, et le Comité de Salut Public, appelèrent à la guerre révolutionnaire et la fin du militarisme (donc de l’organisation militaire), affaiblissant les capacités de résistance de la Commune. Certes, des barricades se dressèrent en de nombreux endroits, mais la vision d’une défense d’ensemble céda à un morcellement de celle-ci au niveau local, sans vision générale et on ne compta plus dès lors les désertions. Les Versaillais poursuivirent leur avancée, malgré la défense acharnée qui leur était opposée dans certains secteurs, comme dans celui de la place de la Concorde, où le général communard Brunel avait organisé un solide dispositif qui fit face jusque dans la nuit du 23 mai. Des combats eurent aussi lieu Place de Clichy, aux Batignolles ou encore au Champ de Mars, où s’illustrèrent les francs-tireurs du commandant fédéré Lisbonne. Les troupes loyalistes avançaient toujours, quoique parfois ralenties. Néanmoins, leur progression fut aussi bridée par la répression menée, caractérisée par de nombreuses exécutions.

Photo de la position tenue par les forces du général Brunel, Place de la Concorde, entre les rues Saint-Florentin et de Rivoli. Photo de Bruno Braquehais, Paris, 1871, Bibliothèque Nationale du Brésil, Bibliothèque Numérique Mondiale

Le 23 mai marqua un tournant. Alors même que le Comité de Salut Public appelait les Versaillais à la fraternisation, la Butte Montmartre, promontoire où étaient stockées de nombreuses pièces d’artillerie de la Commune, mais aussi lieu où celle-ci débuta, tomba après quelques affrontements, à l’instar de ceux de la barricade Place Blanche, défendue par une unité de femmes, parmi lesquelles se seraient trouvées Louise Michel[3] et  Élizabeth Dmitrieff[4]. Les Batignolles, contournées avec l’aide prussienne et le quartier de l’Opéra tombèrent aussi. Les Versaillais passèrent par les armes de nombreux prisonniers. Sur la rive gauche, la résistance se fit plus forte, notamment dans le secteur bien organisé du Panthéon, tenu par Lisbonne. Néanmoins, la Commune subit un autre coup dur avec le décès d’un de ses meilleurs officiers : le général Dombrowski mourut au combat, rue Myrha. Miné par la situation catastrophique et des soupçons infondés de trahison qui pesaient sur sa personne[5], il aurait alors encouru de nombreux risques pour retarder les forces républicaines et laver son honneur. Devant la progression irrésistible des Versaillais, décision est prise de brûler de nombreux bâtiments et monuments. En ce soir du 23 mai, Paris s’embrasa : les Tuileries, la Cour des comptes, le Conseil d’Etat et d’autres édifices furent la proie des flammes. La raison de ces incendies était d’abord tactique : opposer un mur de feu aux forces adverses pour se replier et leur interdire le passage. Les bombardements loyalistes en provoquèrent d’autres. Enfin, certains sites furent incendiés par les insurgés pour leur symbolique. La Commune perdait du terrain, le dénouement tragique approchait à grands pas.

24 mai, incendie des Tuilleries – Lithographie de Léon Sabatier et Albert Adam pour Paris et ses ruines publié en 1873 – Bibliothèque historique de la Ville de Paris, wikimedia commons

À partir du 24 mai, les événements se précipitèrent : les incendies se multiplièrent (Hotel de Ville, préfecture de Police, Palais de Justice…) de même que les affrontements, rendus chaotiques par l’émiettement de la défense fédérée : sans plan ni vision d’ensemble, certaines positions ne s’entraidaient pas et la chute ou le repli non concerté d’une d’entre elle pouvait en exposer d’autres. Le quartier Latin succomba sous la poussée gouvernementale, malgré une résistance farouche dans la zone du Panthéon. Des combats violents opposèrent les lignards aux troupes du général de la Commune Walery Wroblewski, dans le secteur de la Butte-aux-Cailles (sud-est de Paris), particulièrement fortifié. Sur la rive droite, les gares du Nord et de l’Est tombèrent. Alors que de nombreux communeux étaient passés par les armes, certains de leurs camarades décidèrent de mettre en application le très décrié décret des otages et fusillèrent donc l’archevêque de Paris, Georges Darboy, ainsi que cinq autres otages. Ce décret n’avait jusqu’à présent pas été appliqué, malgré son vote, de nombreux membres de la Commune l’ayant critiqué. Une guillotine fut même incendiée par des gardes nationaux le lendemain du vote. Cette exécution fut suivie d’autres, à chaque fois par l’initiative d’individus ou de groupes mais sans faire l’unanimité. La situation devenait de toute façon intenable : plus de la moitié de la capitale était rentrée dans le giron de la IIIe République et les lignards contournaient les principales positions qui attendaient un choc frontal.

Souvenirs de la Commune – Attaque des barricades du Panthéon, Anonyme , Graveur, XIXe siècle, Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Le 25 mai marqua la fin de la résistance de la rive ouest de Paris. Les dernières forces de Wroblewski parvinrent à se retirer en bon ordre via le pont d’Austerlitz, après de violents combats. La résistance se dilua dans les ruelles de l’ouest parisien, sans aucun plans ni stratégies. L’actuelle place de la République, à l’époque place du Château d’Eau, fut le théâtre d’âpres affrontements, où Delescluze perdit la vie. La place de la Bastille et celle de la Rotonde de la Villette (nord de Paris) furent aussi des points de résistance communards. Au soir du 25 mai, ceux-ci ne disposaient plus que d’une assise dans l’est de paris, uniquement sur la rive droite.

Le 26 mai, les positions des insurgés tombèrent les unes après les autres : Bastille, la Rotonde, Place du Trône (Place de la Nation actuellement). Rue Haxo, une cinquantaine d’otages furent fusillés par des communeux. Les Versaillais continuèrent aussi de passer les prisonniers et suspects par les armes au fur et à mesure de leurs avancées.

Les 27 et 28 mai furent marqués par les derniers affrontements. Le 27, après de violents combats au corps-à-corps, les loyalistes s’emparèrent du cimetière du Père-Lachaise et fusillèrent 147 communeux dos à un mur, le désormais célèbre mur des Fédérés, lieu de pèlerinage annuel pour les sympathisants de la Commune de Paris. Durant ces deux dernières journées, Belleville constitua la dernière enclave intra-muros communarde, avant de tomber elle-aussi.

Le mur des Fédérés. Exécution des prisonniers par les versaillais. Dessin d’Alfred Darjou, entre 1871 et 1874, Musée Carnavalet, Wikimedia Commons

Pour autant, tous les Fédérés n’avaient pas encore déposé les armes. En dehors de Paris, le fort de Vincennes était encore en leur possession. Il se rendit le lendemain, le 29 mai

Ainsi se conclua la parenthèse sociale que fut la Commune de Paris. Les victimes communeuses furent nombreuses : les estimations varient de 6 000 à 30 000 victimes (combats et exécutions par les Versaillais, suspects et innocents compris). Parmi ces victimes, on estime que 5 000 à 6 000 perdirent la vie dans les combats. L’armée régulière de la IIIe République quant à elle comptabilisa moins de
1 000 tués et plusieurs milliers de blessés. Quant aux exécutions pratiquées par les communards, le nombre de victimes ne dépasserait pas la centaine. Plus de 40 000 communeux survivants furent par la suite jugés : certains relaxés, d’autres déportés ou emprisonnés, perpétuant le souvenir de cette expérience, condamnable pour les uns, salutaire pour les autres. Aujourd’hui encore, le souvenir de la Commune de Paris reste clivant.

Crédits iconographiques

Image en une : Tardi, d’après l’oeuvre de Vautrin, Le Cri du Peuple, Tome 3 : les Heures sanglantes, Casterman, 2003, 74p

Notes

[1] Ex-officier de l’armée russe né en 1836, il avait rejoint l’insurrection polonaise de 1863 puis fuit en France pour échapper au Bagne. Il offre ses services à la Commune et en devient l’un des meilleurs officiers, avant de périr le 23 mai.

[2]Plusieurs termes désignent les militants de la Commune à l’instar de Communeux ou Communards. Communards s’est imposé, malgré une connotation dépréciative en raison du suffixe -ard. Les deux termes sont employés ici à des fins de facilité mais ne renvoient à aucun jugement de valeur. Fédérés renvoit surtout aux gardes nationaux et aux soldats de la Commune.

[3]Née en 1830 et décédée en 1905 elle fut institutrice et écrivaine, militante féministe et libertaire, figure emblématique de la Commune de Paris.

[4]Née en 1851 et morte en 1910 ou 1918, elle fut une révolutionnaire féministe d’origine russe, elle aussi figure emblématique de la Commune de Paris.

[5]Il fallait trouver un responsable à la débâcle et Dombrowski fut un bouc-émissaire tout désigné, d’autant qu’il avait déjà éconduit une tentative de corruption. Désabusé, il aurait aussi tenté de fuir, sans succès, Paris le 22 mai au soir. Pour faire taire ces calomnies, il se résigna à mourir, prouvant qu’il n’était pas un traître qui aurait livré la ville. Ses derniers mots auraient été “et ils disent que je les ai trahis !” selon la Grande Histoire de la Commune, de Georges Soria.

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