Affiche du film BOUKHRIEF Nicolas, Made in France

Quand le 7e art s’empare du terrorisme : Made in France – Nicolas Boukhrief

Alors que nous écrivons ces lignes, reprendra lundi prochain – après deux semaines d’interruption – le procès des attentats de janvier 2015. Ce vendredi étaient également commémorés les attentats du 13 novembre 2015. Nous souhaitons donc mettre en avant un film français qui fut lui aussi une victime – collatérale – de ces derniers attentats : Made in France de Nicolas Boukhrief. Un film dont la toile de fond n’est autre que… le terrorisme islamiste.

Affiche du film BOUKHRIEF Nicolas, Made in France
Affiche du film BOUKHRIEF Nicolas (réal.), Made in France, France, Canal+, 2016, 89 min. Wikimedia Commons

Tourné en 2014, après une phase de financement difficile (le projet est qualifié par certains de « hors de la réalité », voire d’« agressif »), le sixième film de Nicolas Boukhrief est initialement censé débarquer dans les salles obscures le 18 novembre 2015. Soit huit mois après les attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015 perpétrés contre les membres de la rédaction de Charlie Hebdo, des policiers et des clients de la supérette Hyper Cacher. Cependant, cinq jours avant cette sortie en salles, alors que la campagne publicitaire du film en est à sa dernière ligne droite, la France est de nouveau frappée en son cœur par le terrorisme islamiste. Le 13 novembre 2015, une série d’attentats sont commis à Paris et dans sa banlieue : à proximité du Stade de France d’abord, à des terrasses de cafés et de restaurants ensuite, et enfin au Bataclan.

Ces attentats, les plus meurtriers en France depuis 70 ans, sonnent le glas de Made in France. Comme l’explique son réalisateur, les événements ne laissent plus de place dans l’immédiat à une fiction de ce type. Le film est d’abord déprogrammé, pour être plus tard repoussé au 20 janvier 2016. Il est finalement annulé deux semaines avant cette date de sortie. Le film sort au bout du compte le 29 janvier en vidéo à la demande, dans une relative indifférence. Un sort cruel, bien que compréhensible, pour un film par ailleurs tout à fait estimable et qui reste, à l’heure où nous écrivons ces lignes, tristement d’actualité, comme nous l’a encore rappelé l’attaque terroriste islamiste survenue à Vienne le 2 novembre 2020.

Prise de vue de BOUKHRIEF Nicolas, Made in France
Prise de vue de BOUKHRIEF Nicolas (réal.), Made in France, France, Canal+, 2016, 89 min

« Je m’appelle Sam El Kansouri. Je suis né à Paris en 1984, dans une famille ouvrière, d’un père algérien et d’une mère française. Je suis journaliste et, fort de ma culture musulmane, j’ai pris le risque il y a six mois d’infiltrer les mosquées clandestines de la banlieue parisienne, en vue d’écrire un ouvrage sur le djihadisme. »[1]

Ces mots, ce sont ceux prononcés en préambule – et en voix-off – par Sam, le héros du film, interprété par Malik Zidi. Ce dernier, infiltré dans une cellule djihadiste parisienne, vient d’assister avec ses trois « frères » au prêche d’un imam intégriste, particulièrement remonté contre un Occident qu’il considère comme décadent et en proie à une pornographie omniprésente. Puis, les quatre sont rejoints par le chef de leur cellule, Hassan (incarné par un Dimitri Storoge émacié, habité et terrifiant, dont la seule présence à l’écran s’avère systématiquement oppressante), tout juste de retour à Paris après être parti se former dans un camp d’entraînement au Pakistan. Hassan informe alors ses jeunes troupes que le mot d’ordre est désormais d’importer la guerre sainte dans les capitales occidentales et qu’elles ont pour mission de commettre au nom d’Al-Qaïda un attentat de grande ampleur dans la capitale.

Écrit et réalisé avant les attentats de 2015, le film met ainsi en scène un personnage parti se former au Pakistan et prêtant allégeance à Al-Qaïda, ce qui peut sembler daté cinq ans plus tard (lorsque nous écrivons ces lignes, le personnage serait plutôt parti se former en Syrie et agirait plutôt pour le compte de Daesh). Mais qu’importe, la dynamique est similaire et la question reste la même : comment peut-on au nom d’une idéologie, quelle qu’elle soit, décider de prendre les armes pour tuer d’autres gens de la même nationalité que soi ?

Alors que l’un des premiers enjeux du procès (filmé, une première en France en matière de terrorisme) qui se joue en ce moment est de comprendre qui sont les accusés, quelles sont leurs personnalités et quels ont été leurs parcours de vie respectifs. Autrement dit, qui sont ces gens capables de participer à une aussi terrible entreprise. Made in France met, lui, en scène une jeunesse en manque d’idéal. De jeunes hommes d’ethnies et de milieux sociaux divers, n’ayant au fond pour seul point commun que d’être tout aussi perdus dans la vie. Tous sont en quête d’une spiritualité et d’une identité qu’ils ne parviennent hélas à trouver qu’auprès d’imams intégristes, charismatiques et manipulateurs.

Pourtant, comme le précise Sam à son épouse, ces jeunes ne connaissent « à part deux ou trois sourates guerrières »[2] rien du Coran. Qu’importe, ce n’est pas tant la religion qui compte que le cadre qu’elle offre à ces jeunes gens égarés. Et tant pis si son idéal – dévoyé – devient mortifère et criminel. Ils ont trouvé auprès des autres un groupe et, par là même, une identité.

Prise de vue de BOUKHRIEF Nicolas, Made in France
Prise de vue de BOUKHRIEF Nicolas (réal.), Made in France, France, Canal+, 2016, 89 min

Ces personnages, Nicolas Boukhrief les illustre au sein de ce qui est déjà son genre de prédilection : le polar. La décennie précédente, l’homme réalisait Le convoyeur (2004), Cortex (2008), puis Gardiens de l’ordre (2010), trois films du genre pourtant très différents les uns des autres. Made in France ne déroge pas à cette règle, tout en s’imposant comme le plus intéressant (en tout cas sur le papier, nous laisserons à chacun le soin de se faire son avis sur ces différents films), dans la mesure où il aborde ce thème très rarement étudié dans le cinéma français qu’est le terrorisme islamique.

Faire le choix de traiter ce sujet brûlant qu’est le terrorisme par le prisme du polar permet au réalisateur de traiter de ce fait de société sans emphase, mais avec une certaine humilité. Ici, pas de grande leçon de morale, pas d’ambition d’éducation ni de prévention : simplement le récit de personnages perdus, qui ne sont jamais ni ridiculisés ni jugés.

Et pour cause, Boukhrief revendique deux influences : Samuel Fuller et Pier Paolo Pasolini. Le premier pour sa façon de faire des polars courts, secs et tendus sur des faits de société américains ; le second pour l’empathie qu’il démontre pour ses personnages de jeunes en déshérence qui basculent de l’autre côté. Deux illustres références dont nous retrouvons en effet dans le film les caractéristiques évoquées par Boukhrief. Qui a, par ailleurs, eu la bonne idée de s’attacher les services du compositeur Robin Coudert, qui signe ici une partition assez envoûtante.

Nous n’en dévoilerons pas plus sur le film, qui recèle encore quelques surprises, et vous invitons désormais à vous y plonger si vous ne le connaissez pas. Il n’est pas trop tard pour découvrir ce Made in France, ce film au sujet pour le moins sensible et au destin hélas fracassé sur une réalité tragique. Son écho n’en est que plus fort aujourd’hui.

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Filmographie

BOUKHRIEF Nicolas (réal.), Made in France, France, Canal+, 2016, 89 min


[1] BOUKHRIEF Nicolas (réal.), Made in France, France, Canal+, 2016, 89 min

[2] Ibid.

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