« Pluie noire », du réalisateur Imamura Shōhei sorti en 1989

S’il est un film à découvrir ou redécouvrir sur le bombardement atomique du 6 août 1945, c’est bien celui du réalisateur Imamura Shōhei 今村昌平, qui livre en une heure et cinquante-sept minutes le récit de quelques destinées à jamais transformées par la guerre et l’horreur de la bombe A (genbaku 原爆[1]). Tiré du roman homonyme de Ibuse Masuji 井伏鱒二[2], « Pluie noire » sort dans les salles obscures nippones en 1989, quarante-quatre ans après le drame. Pourtant, le temps n’altère en rien la force avec laquelle ce film retranscrit le quotidien, calme mais pourtant joué d’avance, de quelques atomisés (hibakusha 被爆者[3]) qui, peu à peu, souffrent et décèdent des effets de la radioactivité. Un monument du cinéma japonais, à retrouver actuellement sur Arte replay.

Le film débute le matin même de l’impact. L’héroïne, Yasuko – interprétée par la jeune Tanaka Yoshiko (田中好子)  – se trouve dans un camion, avec quelques affaires, partie rejoindre son oncle et sa tante à Hiroshima, pour échapper à la réquisition des individus pour l’effort de guerre. Son oncle, Shimazu Shigematsu, qui la recueillera après l’impact, se presse lui à travers la ville de Hiroshima pour rejoindre l’usine dans laquelle il travaille. Une autre femme, tout aussi pressée, grimpe dans un train bondé. Quelques instants plus tard, un éclair, puis une déflagration. L’enfer vient de s’abattre au-dessus de Hiroshima. Quelques scènes témoignent alors de la force de la déflagration, sur une musique inquiétante : les vitres du train explosent, une pendule est pulvérisée, les murs de la salle d’attente de la gare arrachés. Des individus se jettent à l’extérieur du train, blessés, brûlés, défigurés.

Shimazu Shigematsu en réchappe, la joue carbonisée par les flammes, et retrouve deux camarades ; tandis que la jeune Yasuko, inquiète, quitte la cérémonie à laquelle elle assistait loin de l’impact, pour sortir sur le péron voir d’où pouvait bien provenir cette explosion. Derrière un petit muret de briques, elle contemple alors le champignon de fumée qui ne cesse de tendre toujours plus haut. Son regard ne laisse aucun doute : ni elle ni ses proches ne savent précisément ce qu’il vient de se passer, et, pourtant, elle sait qu’un événement terrible s’est produit. Yasuko et d’autres personnes prennent alors une petite embarcation pour se rendre dans la ville de Hiroshima, tandis qu’une averse aux gouttes noires les surprend. Le visage de Yasuko, encapuchonné, est touché par cette bruine à la couleur noirâtre. Ignorant tout de sa nature, un des personnages parle, malheureusement naïvement, d’un dépôt de carburant qui aurait explosé.

Arrivée en bâteau, Yasuko rejoint finalement son oncle et sa tante, qui partent tous les trois traverser la ville. C’est alors une suite de scènes où Hiroshima nous est présentée en feu et en cendres, des victimes errant un peu partout : un petit frère à moitié brulé retrouvant son grand-frère qui ne le reconnait plus, une femme dévêtue par le souffle de l’impact tenant un enfant mort et carbonisé – est-il le sien ? –, des hommes hurlants sous les décombres, une autre femme encore, dont la partie inférieure du corps est coincée sous une maison écroulée, jetant des briques en criant « j’ai mal » (itai 痛い). Imamura Shōhei  ne laisse aucune place à l’imagination, il donne sauvagement et crûment à voir la douleur et le chaos, dans la terrible mélopée des râles expirants et des demandes à l’aide ignorées.

Si les scènes racontant le 6 août se concentrent surtout dans les dix premières minutes du film, puis le parsèment de temps à autre au gré des souvenirs des personnages, « Pluie noire » raconte en réalité le quotidien douloureux de l’après Hiroshima. En effet, l’histoire prend ensuite place en 1950 : la jeune Yasuko, désormais âgée de 25 ans habite chez son oncle maternel – Shimazu Shigematsu  – et sa tante – Shimazu Shigeko – dans un petit village non loin de Hiroshima. Ceux-ci tentent désespérément de trouver un mari à Yasuko, qui souffre alors d’une rumeur à son sujet… Elle aurait été au cœur de l’impact, le matin du 6 août 1945, et pourrait tomber malade à tout moment. Pour cette raison, ses prétendants, et notamment leurs familles, la refusent comme épouse potentielle. Son oncle n’a pourtant de cesse de l’aider. Il tente alors plusieurs solutions : en obtenant d’un médecin un certificat médical (kenkō shōmeisho 健康証明書) attestant de l’absence de signe des atomisés et de sa bonne santé ; en recopiant leurs « journaux d’atomisé » (hibaku nikki 被爆日記), souhaitant prouver que Yasuko ne se trouvait pas à l’épicentre le matin du 6 août. Force est de constater que le thème du mariage constitue, avec le quotidien des hibakusha, l’un des sujets principaux de Pluie noire. Ou, plus exactement, la condition des femmes atomisées à travers le fait que le mariage leur devenait alors quasi inaccessible. Le cas des femmes dont les corps gardaient les stigmates de la bombe ou qui développaient par la suite des abcès est assez notoire. Oubliée, voire rejetée dans le pire des cas, celles-ci finissaient souvent leurs jours enfermées chez elles, ne voulant parfois plus sortir, apeurées et mortes de honte. Dans Pluie noire, ce n’est pas le cas de Yasuko qui, jusqu’à la moitié du film, ne développe aucun signe. Néanmoins, Imamura Shōhei retranscrit avec une certaine pudeur l’histoire de cette jeune femme et de ses vicissitudes, nous transformant alors, autour du thème du mariage, en témoin des conditions des femmes japonaises atomisées.

Dans le petit village où son drame s’articule, gravitent aussi tout un ensemble de personnages, tous aussi caractéristiques des destins brisés par la bombe ou la guerre, à différents égards. On peut citer le cas d’un homme qui, à chaque bruit de moteur qu’il entend sur la route, sort de sa petite maison pour aller attaquer le bus ou la voiture qui passe, à grand coup de bâton et de pierre. À chaque fois, cet homme sort de chez lui, criant « Une attaque ennemie ! Une bombe ! » (tekishū, bakudan 敵襲、爆弾). Il se glisse alors sous le véhicule qu’il prend pour un tank américain et tente de le faire exploser à chaque coup. Seule manière de l’arrêter, lui répéter « Mission accomplie ! » (seikō 成功) de nombreuses fois jusqu’à ce qu’il se calme. On apprend plus tard qu’il était dans une section spéciale, dont la mission consistait à détruire les chars ennemis. Un autre erre se nommant Shokichi, ancien camarade d’usine de l’oncle de Yasuko, ne pouvant plus travailler, passe ses journées à la pêche, se plaignant de son inactivité, qu’il justifie par l’ordre du médecin, car il souffre du mal de la bombe (washira genbaku byōkan jakē わしら原爆病患じゃけえ), dit-il dans le dialecte de Hiroshima. Ce dernier finira par perdre la vue, puis sera pris de vomissements, avant de finalement mourir des effets de la radioactivité. Les uns après les autres, tous développent les symptômes des irradiés, souffrant, comme ils l’appellent de « l’éclair-qui-tue » (pikadon ピカドン) ou tout simplement de « l’éclair » (pika ピカ). La propre tante de Yasuko ne tardera pas non plus à développer des abscès sur sa peau et à souffrir d’une gigantesque fatigue. De nouveau, le réalisateur donne à voir la lente mort des atomisés, quelques années après, laissés la plupart à l’abandon, médicalement, socialement et financièrement.

Le personnage principal, la jeune Yasuko, elle-même finira par développer les symptômes. Une première scène la montre seule, changeant un pansement sur sa fesse droite, probablement pour apaiser la douleur d’un abcès ou tenter de le faire disparaître. Enfin, une autre scène, à la fin du film, vient annoncer le début de son calvaire : en sortant de son bain, elle passe sa main dans sa chevelure, emportant avec elle une poignée de cheveux, signe désormais indiscutable de sa leucémie. L’angle de la caméra, laissant voir son buste et sa poitrine, offre alors une nette dichotomie entre le haut de son crâne un peu dégarni et le reste de sa peau jeune et encore intacte. Cette scène renvoyant directement à l’unique autre scène de bain du début du film, ou Yasuko sort un peu de l’eau et montre alors la peau de son dos, jeune et immaculée, avant de retomber dans le bac à douche et étendre ses jambes et ses pieds, tout aussi épargnés.

Sans révéler le film dans son entièreté, Pluie noire fait partie de ses petits chefs d’œuvres du cinéma japonais. Dur, sans filtre, il dépeint le quotidien de l’après-guerre de ceux qu’on appelle les atomisés et qui durent subir pendant de courtes ou parfois de longues années les effets de la bombe et de ses retombés radioactives. Ce film s’inscrit ainsi dans ces récits qui frappent par leur âpreté et leur retranscription d’une réalité vécue, à l’instar de titre comme Notes de Hiroshima, livre du journaliste et historien primé du Nobel de littérature, Ōe Kenzaburō (大江健三郎), paru en 1965[4]. Un récit qui met en lumière ceux dont on taisait la vie et parfois le combat, finalement traduit en français pour la première fois en 1996. Assurément, Imamura Shōhei, en tant que réalisateur, aura lu les Notes de Hiroshima, avant de réaliser ce terrible film, qui, des dizaines d’années après cette tragédie, donne encore de la voix aux femmes et aux hommes victimes de la bombe. 


Notes

[1]Contraction du terme genshi bakudan 原子爆弾, littérament “bombe atomique”

[2]Publié en 1966, puis traduit du japonais vers l’anglais sous le titre Black rain.

[3]Hibakusha est le nom que l’on donne aux individus qui subirent directement, ou plus ou moins indirectement, l’explosion ainsi que les effets de la bombe atomique.

[4]Il se rend plusieurs fois à Hiroshima pour écrire ses notes, à travers lesquelles il donne la parole aux hibakusha, les « atomisés ». Ōe Kenzaburō aura par ailleurs remporté deux prix littéraires importants au cours de sa carrière : le prix Akutagawa pour sa nouvelle « Gibier d’élevage », équivalent au Goncourt français, ainsi que le prix Nobel de littérature en 1994.

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