Site icon La Revue d'Histoire Militaire

Comme une lettre (polonaise) à la poste (anglaise) !

Le courrier écrit, important moyen de communication depuis la nuit des temps, est également un moyen de propagande puissant, et donc autant d’armes pour encore une fois galvaniser les troupes. On profite aussi de cette possibilité en illustrant les enveloppes et les timbres de dessins motivants.

La terre d’exil de l’armée polonaise, l’Angleterre, lui accorda la faveur de créer des timbres aux inscriptions et illustrations polonaises affranchies en groszy (grz, centimes du złoty). Voici un petit résumé de cette histoire postale en exil et quelques exemples illustrés. Cette liste est non-exhaustive.

Devant le nombre de soldats polonais présents en Écosse à partir de 1940, un bureau postal spécifique pour le 1er corps polonais (Biuro Pocztowe 1 Korpusu) fut ouvert à Glasgow à partir du 28 septembre, afin d’aider les Britanniques qui recevaient des lettres aux noms « imprononçables » !

Pour les envois terrestres intérieurs polonais, le timbre était cacheté avec la mention « Field Post », (poste de campagne). Les affranchissements de ces lettres étaient de formes arrondies, comportant l’aigle couronné (emblème polonais) et étaient bilingues (polonais/anglais).

À partir de 1941, l’Angleterre accorda au gouvernement polonais en exil la faveur d’imprimer des timbres spécifiques pour ses unités. Toutefois, les deux conditions suivantes devaient être réunies :

-que la souveraineté de l’Empire britannique ne soit pas mise en danger ;

-que les timbres, ainsi que le système postal, soient conformes aux règles de l’Union postale universelle, dont la Pologne était membre.

Une proposition de timbres fut faite en septembre 1941 et un accord fut trouvé entre les deux parties[1] en décembre 1941. Ces premiers timbres furent dessinés par le flight lieutenant Artur Horowicz, et avaient la mention « Poczta Polska » (poste polonaise). Ils étaient imprimés par la firme Wilkinson & Company à Bradbury. Le 15 décembre de cette même année, le premier tirage de ces timbres fut vendu.

Cette première série de timbres représentait des scènes de ruines de bâtiments à Varsovie en 1939 ou encore des scènes de la vie militaire quotidienne.

Ruines de l’ambassade des États-Unis à Varsovie en 1939, armoiries de l’État polonais, 5 grz, 675 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers
Ruines du ministère des Finances à Varsovie, 1939, 10 grz, 280 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers
Monument du célèbre poète polonais Michiewicz à Cracovie, 1940, 25 grz, 220 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers

L’ambassade et les bateaux polonais étant les seuls « bâtiments » à être des sièges légaux de l’état polonais au Royaume-Uni, il fut décidé qu’ils serviraient de bureaux postaux.

La place du palais royal détruit à Varsovie, 1939, 55 grz, 170 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers
Soldats polonais à l’entraînement, 75 grz, 140 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers

Pour des raisons pratiques, seuls les navires furent utilisés. Ceux-ci avaient un numéro d’agence postale, qui se retrouvait sur les affranchissements.

Leur mention était :

« Polska Marynarka Handlowa » (marine marchande polonaise)[2]
Jour/Mois/Année-Numéro d’agence postale (suivant bateau)
« Agencja Postowa » (agence postale)

Exemple d’affranchissement postal sur bateau, 1945. Collection privée Gilles Lapers

De ce fait, un officier à bord de chaque vaisseau était chargé de cette mission postale et de toutes les tâches y afférant : affranchissements, instructions, paiements…

Tank léger de type Valentine, 80 grz, 140 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers
Chasseurs de type Hurricane et bombardiers de type Wellington sur un terrain d’aviation polonais en Angleterre, 1 zł, 140 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers

En plus de la censure militaire (Censura wojskowe), imposée sur toute correspondance militaire sortante, et pour respecter le secret des emplacements militaires, il était obligatoire de faire usage de cryptonymes, soit un codage qui empêchait de retrouver l’unité des destinataires.

Ce codage, valable à partir du 16 octobre 1940, se présentait de la manière suivante : grade, nom et prénom (pseudonyme ou pas), suivis par « Polish Forces » et, en dessous, par « 260/xx » ou « P/xx » (« P » à partir du 21 novembre 1940) suivant la période postale. Les « xx » représentent des chiffres de codification des unités et leur localisation. Par exemple, P/40R était la codification pour le Traffic Control Squadron (unité du sergent-chef Zygmunt Sawicki).

Sous-marin polonais Orzel (aigle), 1 zł 50 grz, 140 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers
Bombardier léger et sous-marin dans la bataille de l’Atlantique, 5 grz, 600 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers
Marine marchande, pavillon polonais, 10 grz, 400 000 exemplaires, 1943. Collection privée Gilles Lapers

Parallèlement à cela, par mesure de protection, de nombreux soldats polonais avaient pris un pseudonyme afin d’éviter des représailles envers la famille en cas de capture. Cela posait parfois problème pour trouver un correspondant et, en cas de décès, pour l’identification des victimes.

Canons anti-chars durant la campagne de France 1939-1940, 25 grz, 400 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers
Troupes polonaises à Narvik (Norvège), 1940, 55 grz, 400 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers
Troupes polonaises sur la route de Tobrouk en Libye, 1941-1942, 75 grz, 200 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers

De plus, suivant la loi anglaise, il n’était pas permis d’envoyer du courrier dans les pays ennemis (Allemagne, Japon, Italie) ou occupés par l’ennemi (Pologne, France, Belgique…). Cependant, nombre de publicités présentes dans les journaux offraient le service, également payant, de faire transférer du courrier par des agents privés dans des pays neutres.

L’adresse de retour de ces courriers se situait à Lisbonne au Portugal, en Suisse ou encore en Suède. La Croix-Rouge polonaise (Polski Czerwony Krzyz) servait également de boîte aux lettres de par son adresse secondaire également au Portugal.

Déjà présente à Paris en 1939, la Croix-Rouge polonaise fit même imprimer un timbre en texte bilingue (« Croix-Rouge polonaise/Polski Czerwony Krzyz ») qui était vendu pour la somme de 1 F de l’époque.

Timbre français pour la Croix-Rouge polonaise. Collection privée Gilles Lapers

Installée également à Londres à partir de 1940, elle se trouvait à Belgrave Square et publiait toujours avec cette même autorisation du gouvernement britannique, trois types de timbres. Ils arboraient par les termes « Polski Czerwony Krzyz » (Croix-Rouge polonaise) et le symbole graphique de celle-ci, connu internationalement.

Timbre français pour la Croix-Rouge polonaise. Collection privée Gilles Lapers
Bombardier polonais. Collection privée Gilles Lapers
Cuirassé polonais. Collection privée Gilles Lapers

D’autres motifs de timbres furent imprimés par le gouvernement polonais en exil dans les années qui suivirent comme ceux représentant des blindés avec les symboles de la RAF polonaise et les parachutistes (1944), le général Anders, commandant du 2e corps polonais (Monte-Cassino).

Timbres portant la mention « Field Post ». Collection privée Gilles Lapers
Le général Anders. Collection privée Gilles Lapers

Peu après la fin de la guerre en Europe, le 11 juillet 1945, les agences postales polonaises situées sur les bateaux fermèrent leurs portes ou leur sas. Les codes furent progressivement remplacés par les adresses en clair.

Par ailleurs, le gouvernement polonais en exil avait déjà préparé en 1945 des timbres pour quand il rentrerait en Pologne. Cependant, le 25 juillet de cette même année, les gouvernements anglais et américains reconnaissent le gouvernement en Pologne communiste. Ils avaient désavoué du jour au lendemain leurs anciens alliés.

Le général Sikorski inspectant les troupes polonaises au Moyen-Orient, 1943, 80 grz, 200 000 exemplaires, timbre posthume. Collection privée Gilles Lapers
Partisans sabotant une ligne de chemin de fer, 1943, 1 zł, 200 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers
Impression d’un journal clandestin en Pologne, 1943, 1 zł 50 grz, 200 000 exemplaires. Collection privée Gilles Lapers

Ces timbres ne sortirent jamais dans le commerce et devinrent, comme tous les objets passés de mode, des pièces de collection. Une page historique avait été tournée, telle la dernière page d’un album de timbres temporaires.

Si vous avez aimé cet article, nous vous conseillons également :

Bibliographie

Fédération internationale des résistants, La résistance antihitlérienne à travers les timbres, Varsovie, Fédération internationale des résistants, 1971, 290 p.

KAY Georges G. et NEGUS Ron, Polish exile mail in Great-Britain, 1939-1949 : a decade of Polish forces postal history, York, J. Barefoot, 1997, 250 p.


[1] Gouvernement polonais en exil et ministère britannique de l’Information, département « Postes et télégraphes ».

[2] Cette première mention pouvait être remplacée par « Polska Marynarka Wojenna » (marine de guerre polonaise.

Quitter la version mobile