Le 13 août 1917, un certain Josef Goennert alias Krempasky est arrêté en gare centrale de Tianjin. Le lendemain, à 4 heures du matin, ses affidés tentent le cambriolage du consulat d’Autriche-Hongrie à Shanghai. C’est un fiasco ; l’un des assaillants est assassiné par son associé. Quelques heures plus tard, la Chine déclare la guerre à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. Ainsi débute l’une des affaires judiciaires et d’espionnage les plus importantes d’Asie durant la Première Guerre mondiale. Neuf Allemands et Austro-Hongrois sont arrêtés. Leur procès permet de lever le voile sur un projet fantastique : hisser le drapeau rouge sur l’Autriche-Hongrie coloniale. Cet article se propose de procurer le contexte et de reconstituer ces évènements sur la base des minutes des procès, des archives des postes diplomatiques et de celles des services de renseignement, y compris les dépositions confidentielles de certains des principaux protagonistes.
L’Autriche(-Hongrie), une puissance coloniale
L’Autriche – puis l’Autriche-Hongrie à partir du Compromis de 1867[1] – ne fait pas partie des puissances coloniales au sens traditionnel du terme – du moins dans l’inconscient collectif et dans les manuels scolaires. En effet, le mythe d’une « innocence coloniale » participe d’une « compréhension romantisée » de l’histoire autrichienne[2]. Malgré un récent débat et une proposition de loi sur la restitution d’objets mal acquis dans les collections muséales autrichiennes[3], il reste que ce mythe influence encore aujourd’hui la politique étrangère de l’Autriche. L’accent est encore plus apparent en Hongrie, qui se voit comme une « colonie habsbourgeoise », ainsi que chez d’autres États successeurs qui, par leur appartenance au bloc de l’Est, ont collectivement mené une politique activement anticoloniale pendant la guerre froide[4].
Les travaux pionniers de Walter Sauer, professeur d’histoire à l’Université de Vienne, mettent en avant, non seulement l’intérêt gouvernemental pour le colonialisme et l’interventionnisme[5], mais aussi les projets coloniaux de l’Autriche(-Hongrie) et la participation d’Autrichiens (et de Hongrois) au colonialisme étranger[6]. Le plus célèbre d’entre eux est probablement Rudolph Slatin[7], gouverneur général du Darfour lors de la guerre des Mahdistes[8] (1881-1883), puis inspecteur général du Soudan anglo-égyptien (1900-1914). Les principaux projets coloniaux autrichiens – puis austro-hongrois – au XIXe siècle concernent l’acquisition de l’île de Socotra, des îles Nicobar, des îles Salomon, du Sahara espagnol (auj. Sahara occidental) ou encore du sud-est de l’Anatolie[9].
Il faut ajouter à cela les vifs débats autour du « colonialisme intérieur »[10], qui concernent l’Autriche et sa périphérie, l’Autriche vis-à-vis de la Hongrie, mais aussi la Hongrie vis-à-vis de sa périphérie, notamment la Transylvanie[11]. D’aucuns considèrent que la politique étrangère austro-hongroise est principalement une politique balkanique[12]. Et, de ce point de vue, l’Autriche-Hongrie mène une politique d’influence agressive, particulièrement après 1906.
La Bosnie-Herzégovine, occupée depuis 1878 et annexée en 1908 sous forme de condominium austro-hongrois, est parfois considérée comme « l’unique colonie » de la monarchie duelle[13]. À cela s’ajoute un projet « colonial » en Albanie, qui participe de l’antagonisme austro-italien[14]. La compétition austro-russe est vive dans le reste de la région et participe directement de la conclusion de l’alliance franco-russe (1892). Cette dernière répond à une situation où l’Autriche-Hongrie devient un véritable hégémon : vassalisation informelle de la Serbie de Milan Obrenović (1881-1903), alliance défensive avec la Roumanie (1883), abdication d’Alexandre I de Bulgarie au profit d’un officier de l’armée austro-hongroise (1886)[15].

Premières velléités coloniales en Chine
Contente de sa situation dans les Balkans et inquiète de la situation créée par l’alliance franco-russe, l’Autriche-Hongrie signe en avril 1897 un accord avec la Russie garantissant le statu quo dans la région contentieuse. Elle y est puissamment aidée par l’attention que la Russie porte alors à l’Extrême-Orient : construction du Transsibérien (1891) et du Transmandchourien (1896), intervention franco-germano-russe[16] à la suite de la première guerre sino-japonaise (1894-1895), intérêt russe pour l’obtention d’une station navale sur la côte chinoise et rivalité russo-japonaise pour la domination en Corée.
Or le ministre commun des Affaires étrangères[17], le comte Agenor Gołuchowski, nommé en mai 1895 par l’empereur-et-roi et responsable uniquement devant lui, souhaite mener une politique de prestige et de puissance, c’est-à-dire une politique impérialiste. Deux voies lui sont immédiatement ouvertes par l’actualité internationale : la Crète et la Chine.
En Crète, un escadron international opère le blocus de l’île et de certains ports grecs, le débarquement de 6 600 hommes (dont 675 Austro-Hongrois) et l’évacuation des troupes ottomanes en 1897-1898. Un plan de paix en quatorze points est mis en œuvre, afin de maintenir l’ordre, satisfaire les velléités autonomistes de Crétois et maintenir le statu quo au point de vue de la stricte souveraineté, sous l’impulsion austro-hongroise[18].
En Chine, l’ordre du jour est d’abord l’établissement d’une légation. En effet, l’Autriche-Hongrie est, à cette date, l’un des seuls États européens à ne pas être présent à Beijing. Or, la première guerre sino-japonaise et l’intervention de la Triplice d’Extrême-Orient en faveur de la Chine, ainsi que les visées allemandes et russes sur la côte chinoise et les régions périphériques, font du pays la dernière arène coloniale d’importance. En 1895, l’Allemagne obtient des concessions dans les ports ouverts de Hankou 汉口 (auj. Wuhan 武汉) et de Tianjin 天津. Des négociations sont menées par elle afin d’obtenir une station navale à Qingdao 青岛, finalement acquise par un coup de force (1897-1898)[19].
Ces développements font craindre un partage de la Chine dont Gołuchowski tient à ce que l’Autriche-Hongrie ne soit pas exclue. Ils se traduisent d’une part par l’obtention de territoires à bail pour la France (à Guangzhouwan 广州湾), le Royaume-Uni (à Weihaiwei 威海卫 et dans les Nouveaux Territoires, extension de Hongkong 香港) et la Russie (à Lüshunkou 旅顺口, en russe Port-Artur[20]), tous obtenus en 1898. Un plan colonial austro-hongrois, resté secret en raison de l’échec italien à obtenir la baie de Sanmen, de l’intransigeance japonaise et surtout des évènements de 1900, est conçu en septembre 1899 et concernait un point de la côte du Fujian 福建[21].
Au point de vue de la politique intérieure chinoise, ces évènements provoquent les Cent Jours de Réforme (bairi weixin 百日维新) afin de parer à l’affaiblissement national. L’empereur Guangxu 光緒, sous l’influence du lettré et penseur réformiste Kang Youwei 康有为, publie une série de décrets réformant la politique, l’armée, l’éducation, l’économie et l’administration. L’impératrice douairière Cixi 慈禧 met fin à cette expérimentation par un coup d’État qui provoque à Beijing des troubles xénophobes. Cixi prévient : aucune nouvelle concession ne sera faite à une puissance étrangère. Elle ordonne dans le même temps aux gouverneurs civils et militaires des provinces de résister à toute agression extérieure[22].
Les troubles d’octobre 1898 provoquent néanmoins le débarquement de troupes étrangères, en petit nombre, afin de protéger les légations. Elles y restent jusqu’en avril 1899. Cet événement, sous-estimé dans l’historiographie en raison des faibles effectifs concernés, marque la première occupation régulière – sinon licite – de la capitale chinoise par des troupes étrangères. L’Autriche-Hongrie participe au mouvement général en débarquant du Frundsberg 32 hommes sous le commandement du lieutenant de vaisseau Karl Prica[23].

Colonialisme à Tianjin
Le mouvement dit des Boxeurs (yihequan 义和拳) est une société secrète xénophobe et anti-chrétienne. Sa montée en puissance est une autre conséquence directe de l’obtention de Qingdao par l’Allemagne. En 1900, le gouvernement chinois s’allie à eux afin de mettre fin à la présence étrangère en Chine du Nord. Le chemin de fer et le télégraphe sont sabotés, les canonnières sur le Haihe 海河 ainsi que les concessions de Tianjin sont bombardées (juin-juillet), les légations sont assiégées (juin-août)[24].
Là encore, et contre l’avis de son vice-ministre hongrois le comte Nikolaus Szécsen von Temerin, Gołuchowski plaide pour une participation austro-hongroise à la répression des Boxeurs – et emporte l’approbation de l’empereur-et-roi. Une première force internationale est débarquée dès le 3 juin afin de protéger les intérêts étrangers à Beijing et à Tianjin. Sous le commandement du lieutenant de vaisseau Josef Kollař, 30 marins et cinq officiers sont débarqués du seul navire de guerre mouillant alors dans les eaux asiatiques, le Zenta. L’Autriche-Hongrie participe ainsi à la victoire alliée à Tianjin et un porte-drapeau rejoint la colonne venue secourir les légations.
Trois navires supplémentaires sont envoyés depuis l’Europe, mais ne parviennent en Chine du Nord que le 7 août, trop tard pour participer aux principales opérations. La présence militaire austro-hongroise, d’abord importante (243 hommes et neuf officiers), lui permet de participer à des expéditions répressives contre de supposés « villages boxeurs » en novembre-décembre 1900, aux côtés de l’Allemagne et de l’Italie. Elle est drastiquement diminuée dès janvier 1902[25].
Néanmoins, un corps d’occupation se constitue et reste présent à Beijing, Tianjin et Tanggu 塘沽 (à l’embouchure du Haihe) jusqu’en 1917[26]. C’est cette participation à l’expédition des Boxeurs et à l’occupation étrangère de la Chine du Nord qui donne à l’Autriche-Hongrie des « droits politiques », ou plutôt une prétention à l’égalité dans la curée. En effet, de 1900 à 1902, toutes les concessions existantes à Tianjin sont élargies, tandis que l’Autriche-Hongrie, la Belgique, l’Italie et la Russie obtiennent leurs propres concessions.
La concession austro-hongroise couvre entre 0,62 et 0,72 km²[27]. Correspondant au quartier chinois de Hedong 河东, elle compte environ 40 000 habitants, principalement pauvres ou issus de la classe moyenne – ainsi qu’une poignée d’étrangers. Le territoire est concédé en commun, par la Chine, à l’Autriche et à la Hongrie, « pour toute éternité » et en raison d’un loyer symbolique[28].
Depuis 1869, l’Autriche-Hongrie bénéficie en Chine d’un certain nombre de privilèges : clause de la nation la plus favorisée[29], liberté de résidence et de commerce, et surtout extraterritorialité, qui donnent à la monarchie duelle – comme à la quasi-totalité du monde extérieur[30] – les outils de l’impérialisme informel. Elle dispose aussi dès avant l’ère Gołuchowski d’un consulat général à Shanghai 上海, puis d’une légation à Beijing et d’un consulat à Tianjin. Il faut désormais y ajouter une véritable politique impérialiste, une occupation militaire et une microcolonie urbaine[31].

Les conséquences de la Première Guerre mondiale
La position de la Chine en 1914 est particulière et délicate. Sa souveraineté est, en effet, limitée par des territoires à bail, concessions, zones d’influence et autres droits et privilèges. Tous les objets de l’impérialisme informel des puissances belligérantes sur le territoire chinois deviennent des points de friction possibles. La neutralité chinoise, proclamée dès le 6 août 1914, est compliquée d’autant de violations potentielles et parfois inévitables. Enfin, l’extraterritorialité enlève aux Chinois toute possibilité de sanctions[32].
Les hostilités s’invitent momentanément sur le territoire chinois après l’entrée en guerre du Japon contre l’Allemagne. Corps d’occupation et réservistes allemands et austro-hongrois sont dirigés sur Qingdao, ou le croiseur autrichien Kaiserin Elisabeth participe à la défense du territoire à bail allemand contre les Japonais – assistés des Britanniques. Le territoire allemand capitule le 7 novembre[33].
Il en faut plus pour déloger les Puissances centrales de Chine à proprement parler. Néanmoins, la guerre a des conséquences directes sur les positions allemandes et austro-hongroises. Le commerce sino-austro-hongrois est quasiment à l’arrêt dès l’été 1914. Les interdictions de commercer entre ennemis, notamment la liste noire britannique, participent à une séparation stricte des activités des citoyens de l’Entente et des Puissances centrales. Cette dernière est complétée par le licenciement des uns par les entreprises des autres, le gel des avoirs et des dividendes, la démission des clubs. Le corps diplomatique cesse de se réunir entre 1914 et 1917.
La neutralité chinoise entraîne naturellement le désarmement et l’internement d’un certain nombre de navires de guerre, ainsi que trois navires de la compagnie de navigation österreichischer Lloyd à Shanghai. Le Kaiserin Elisabeth est, lui, coulé après la campagne de Qingdao, afin d’éviter sa capture. Les militaires et paramilitaires en poste en Chine du Nord rejoignent d’abord le territoire à bail allemand, avant d’en revenir après la capitulation. Tous, bien entendu, n’en reviennent pas. Les effectifs austro-hongrois – 69 en 1914, répartis entre les postes de Beijing, Tianjin et Tanggu – sont doublés par l’afflux de marins du croiseur coulé. L’étape austro-hongroise à Tanggu n’est toutefois pas rétablie – ou du moins, elle n’est tenue que par un shimbo[34] tianjinois.
La population des concessions allemandes et austro-hongroise en Chine est aussi modifiée par l’arrivée de réfugiés, femmes et enfants, venus de Qingdao dès avant les combats. Les entreprises allemandes et austro-hongroises – ainsi qu’une partie des citoyens de ces États, qui ne sont plus les bienvenues sur les concessions des pays de l’Entente, trouvent refuge sur les territoires des concessions de leurs nations.
Elles participent ainsi à un développement accéléré de ces dernières, particulièrement à Tianjin. Les concessions ne sont pas menacées directement par les hostilités – malgré une nervosité initiale. L’étroite interdépendance de ces petits territoires – ainsi que la vigilance des autorités – assurent le calme[35].

Tianjin, nid d’espions
Elles constituent néanmoins des bases arrière comme des cibles privilégiées de la guerre secrète que se livrent en Chine et en Asie les Puissances centrales et l’Entente. Si des Autrichiens et des Hongrois participent directement à ces efforts, l’Autriche-Hongrie, en tant qu’État, est plutôt cantonnée à un contre-espionnage aux moyens et aux résultats limités[36].
De manière tout à fait intéressante, les tentatives d’espionnage de la concession et du corps d’occupation austro-hongrois à Tianjin émanent principalement de la concession russe et s’appuient sur les Slaves de nationalité autrichienne ou hongroise – retournés en faveur de l’Entente – ou russe – qui cherchent alors à se faire passer pour austro-hongrois. Cette stratégie est la conséquence de tensions interethniques très vives au sein de la petite communauté austro-hongroise, et d’une répression qui paraît l’être tout autant.
Le ministre[37] d’Autriche-Hongrie à Beijing et les consuls à Shanghai et à Tianjin sont toutefois impliqués à divers degrés dans plusieurs opérations plus « offensives ». C’est le cas d’opérations de déstabilisation et de sabotage en Mandchourie et en Sibérie, ainsi que d’aide à l’évasion des prisonniers de guerre des Puissances centrales détenus de l’autre côté de la frontière sino-russe. Ces derniers traversent la Mandchourie, souvent avec l’aide de leurs compatriotes et des autorités de leurs pays, et trouvent refuge à Beijing – dans le Quartier des légations – et à Tianjin – dans les concessions amies – avant parfois de continuer leur route vers l’Europe via l’Amérique ou l’Afghanistan.
L’affaire Cudziło est très représentative. Valentin Cudziło est un Polonais autrichien. Matelot, anciennement prisonnier de guerre et détenu dans l’Extrême-Orient russe, il parvient à trouver refuge à Tianjin. Il s’y installe et contribue à la Hilfsaktion (fonds de soutien) en faveur des prisonniers de guerre allemands et austro-hongrois en Sibérie. Son statut de réfugié n’a, bien sûr, aucune valeur légale et les Russes sont tout aussi actifs afin de recapturer les évadés que les Allemands et les Austro-Hongrois pour favoriser leur évasion.
Cudziło est ainsi arrêté sur la concession russe de Tianjin le 2 décembre 1916. Étant parvenu à s’échapper le surlendemain, il est à nouveau arrêté par les Russes, mais en territoire chinois. Les autorités austro-hongroises s’appuient sur l’illégalité de cette dernière arrestation pour obtenir de la Chine la libération du marin. Remis à la police chinoise, il est enfin libéré le 17 janvier 1917. Les archives autrichiennes nous apprennent qu’à cette date deux autres réfugiés autrichiens ont été arrêtés sur cette concession russe et renvoyés dans les camps sibériens depuis le début de la guerre[38].
L’année 1917
De 1914 à 1916, et malgré de timides et secrètes tentatives par la Chine de Yuan Shikai 袁世凯 – qui tente alors de restaurer la monarchie – pour entrer dans la guerre aux côtés de l’Entente, il existe un quasi-consensus international sur le caractère inopportun d’un abandon de la neutralité chinoise. Le scepticisme britannique, la méfiance japonaise et l’opportunisme allemand s’accommodent bien mieux du statu quo que d’une déclaration de guerre. Celle-ci, pour donner à la Chine des droits politiques, notamment concernant les concessions et territoire à bail allemands, n’apporterait que des gains limités à l’un ou l’autre des belligérants.
La situation évolue progressivement à partir de 1916, année marquant à la fois la mort de Yuan (en juin) et l’envoi de coolies[39] chinois sur le front Ouest. Duan Qirui 段祺瑞, devenu Premier ministre et détenant l’essentiel du pouvoir, espère lui aussi, mais avec plus de vigueur, une entrée en guerre qui permettrait à la fois un rapprochement avec le Japon et la modernisation de l’armée. La coïncidence de l’accession au pouvoir du maréchal-comte Terauchi Masatake 寺内正毅 au Japon (octobre 1916) et de l’annonce par l’Allemagne de la guerre sous-marine à outrance (31 janvier 1917) lèvent les derniers obstacles et fournissent le casus belli.
La rupture des relations diplomatiques entre les États-Unis et l’Allemagne (3 février 1917), les premiers ayant appelé « les autres Puissances neutres » à les imiter, permet de faire le premier pas dans cette direction. Bien que la Chine n’ait, en vérité, pas eu à souffrir de la guerre sous-marine à outrance avant le torpillage du paquebot français Athos (24 février 1917), elle remet une note de protestation au ministre d’Allemagne Hintze dès le 9 février.
Le 10 mars, ce dernier répond et offre d’ouvrir des négociations bilatérales, après un véritable branle-bas de combat (guerre secrète, corruption, mobilisation des groupes de pression chinois) une fois passée la surprise de cet ultimatum. Les 10-11 mars, Duan obtient néanmoins du parlement la rupture des relations diplomatiques avec l’Allemagne. Celle-ci se traduit notamment par le départ d’un grand nombre de diplomates allemands, l’enregistrement des ressortissants de cette nation et surtout l’annulation de tous les traités bilatéraux.
Cette dernière clause conduit cependant à la rétrocession des concessions allemandes de Hankou et de Tianjin, l’internement du corps d’occupation allemand et la fin progressive du privilège d’extraterritorialité. Théoriquement, l’Autriche-Hongrie est la seule puissance centrale à maintenir une présence impériale et des liens avec la Chine. L’Allemagne conserve néanmoins une présence discrète et des soutiens importants.
Ceux-ci sont tels que la volonté de Duan de déclarer la guerre à l’Allemagne provoque une crise interne majeure, aboutissant même à une éphémère restauration de l’empire par le général pro-allemand Zhang Xun 張勳 en juillet 1917[40]. Enfin, le 14 août, la Chine déclare la guerre à l’Allemagne, mais aussi à l’Autriche-Hongrie. Autrichiens et Hongrois reçoivent désormais le même traitement que les Allemands en Chine. Le corps d’occupation austro-hongrois est interné et la concession tianjinoise rétrocédée[41].
La bande à Goennert[42]
Dans le même temps, la communauté étrangère de Chine est secouée par ce qui semble alors n’être qu’un fait divers, bien que d’une ampleur sans précédent. Le 13 août, un certain Josef Goennert, alias Krempasky, est arrêté sur le quai de la gare centrale de Tianjin par deux shimbo de la concession austro-hongroise. Il serait plus exact de dire qu’il a été kidnappé, la gare étant située en territoire chinois. Assommé, battu, ligoté et bâillonné, il est transporté au consulat d’Autriche-Hongrie, puis expédié à Beijing sous escorte militaire.
Là, il est sauvé par la déclaration de guerre. En effet, le commandant de la garde de la légation souhaitait l’exécuter immédiatement. Les intérêts austro-hongrois étant désormais entre les mains des Pays-Bas – comme le sont ceux de l’Allemagne depuis mars – le ministre Rosthorn ordonne néanmoins qu’il soit remis à la police néerlandaise qui, par la suite, le remet à la police de la concession internationale de Shanghai par l’intermédiaire de la police chinoise (il parvient à Shanghai le 29 août).
Le 14 août à 7h, le drapeau néerlandais flotte sur le consulat d’Autriche-Hongrie à Shanghai. Trois heures plus tôt, un coup de main a été tenté sur le bâtiment officiel. Il s’agit apparemment d’un cambriolage. Heinrich Kremla, qui y tue son complice Joseph Marascek[43], se constitue prisonnier. La découverte d’un pistolet chargé par un coolie de rickshaw[44] – le consulat d’Autriche-Hongrie est situé sur la concession internationale de Shanghai – provoque un conflit de juridiction entre la concession, les consulats austro-hongrois et néerlandais. Kremla, qui en profite pour s’évader (le 15 août), est arrêté à la gare centrale de Tianjin le 18 août.
Pendant ce temps, une instruction est ouverte par les autorités concessionnaires. Elles opèrent quatre nouvelles arrestations le 16 août : Walter Bernhardt, Alexander Kellermann, Emmanuel Skalicky[45] et Carl Erwin Stark. Trois autres conjurés sont arrêtés le 18 août : le Dr Max Kindler, Anthony Brazzianovitch, alias Antonio Brazzano[46], et Joseph Schubert. Tous sont accusés de conspiration. Brazzianovitch et Schubert sont concurremment accusés d’entrée par effraction. Kremla est aussi accusé de meurtre dans un procès parallèle. Frantz Novotny, recherché, n’est jamais appréhendé.
Leurs profils sont variés. Walter Benhardt et Carl Erwin Stark sont allemands. Josef Goennert et Alexander Kellermann sont hongrois. Les six autres accusés sont autrichiens de nationalité, principalement tchèques, mais aussi allemand (Max Kindler) et italien de Dalmatie (Anthony Brazzianovitch).
Carl Erwin Stark est un malfrat sans profession légale connue. Trafiquant d’armes à Tianjin, il ouvre un bar à Beijing et est régulièrement arrêté à partir de 1911 pour des faits aussi variés que violation de domicile, menaces de mort, port d’armes, exercice illégal de fonctions, bagarre, proxénétisme. C’est en raison d’une affaire de fraude qu’il devient un agent de renseignements allemand, avant d’être retourné par la police de la concession internationale de Shanghai en 1915.
Le Dr Kindler est un autre personnage haut en couleurs et familier de la communauté du renseignement à Shanghai. Il est, en effet, condamné pour haute trahison par la cour consulaire allemande. Il a renseigné les services britanniques concernant une affaire de faux passeports à laquelle il a participé et impliquant l’Allemagne. Il est libéré sur la protestation du ministre d’Autriche-Hongrie en Chine – car il s’agirait d’un sujet autrichien. Né en Roumanie, il est à une autre occasion considéré comme apatride. S’adonnant au jeu et endetté, son cabinet de dentiste est financé par les Britanniques. Il n’est pas plus loyal au Royaume-Uni qu’à l’Allemagne, chacun sachant à quoi s’en tenir. Il informe d’ailleurs ponctuellement les services de renseignement français. Impliqué dans d’autres procès en raison de ses activités de faussaire, il est toujours acquitté.
Walter Bernhardt, journaliste allemand, est lié aux services de cette nation à Shanghai. Ces derniers financent son billet de train de Shanghai à Tianjin au moment du complot. D’autres sont des malheureux ou des désespérés. Heinrich Kremla lui-même, musicien, reste longtemps sans ressources, vivant du Hilfsfonds de Shanghai. Malade, il est obligé de quitter l’hôpital faute de pouvoir payer ses médicaments. Sa victime, Joseph Marascek, est comme lui réfugié des camps de Sibérie. Arrivé en Chine en 1916, il est depuis resté sans emploi. Lui et Kremla ont partagé un appartement sur la concession austro-hongroise avant de tenter leur chance à Shanghai.
Alexander Kellermann en a été réduit à briser une vitrine en janvier 1917 dans l’espoir d’être mis en prison et ainsi logé et nourri aux frais de l’État. Sa peine est écourtée à la suite de la rupture des relations diplomatiques entre la Chine et l’Allemagne – et l’internement de sa prison flottante, un navire en rade de Shanghai. Il jure alors de briser une autre vitrine pour obtenir le mois de prison qu’il estime lui être dû.
Anthony Brazzianovitch est un ancien marin de l’österreichischer Lloyd qui lui doit, semble-t-il, un important retard de salaire. Il est débouté d’un procès qu’il intente à l’agent de cette compagnie en novembre 1917. Ce dernier l’accuse à son tour de menaces, mais Brazzianovitch est acquitté. Enfin, il est à nouveau acquitté dans un procès pour vol à main armée en juillet 1918. Ni Brazzianovitch, ni Joseph Schubert n’ont de logement au moment du complot.
Révolution avortée à Tianjin
Lors du procès de Shanghai, Skalicky décrit une réunion à laquelle il a participé le 5-6 août à Tianjin. Goennert et le Dr Kindler y sont les seuls orateurs. Une vingtaine de personnes auraient été présentes, dont Schubert et plusieurs marins du vapeur Bohemia. Chacun pointe un révolver à la tête d’un autre pour s’assermenter. Skalicky décrit un « parti révolutionnaire »[47], dont l’objectif était de prendre le contrôle des consulats d’Autriche-Hongrie en Chine, ainsi que de la concession austro-hongroise de Tianjin. Brazzianovitch renchérit : le parti serait une « société républicaine »[48].
Car, bien que l’affaire ait éclaté à Shanghai par suite du coup de main sur le consulat, c’est avant tout Tianjin qui est la cible des conjurés. Goennert lui-même se rend à Tianjin depuis Shanghai le 25 juillet 1917, après avoir passé deux jours à l’hôtel Continental (sur la concession internationale de Shanghai) et effectué un crochet par la concession française de la même ville[49], afin de brouiller les pistes. Ces réunions sont récurrentes. Il mentionne la réunion fatidique du 28-29 juillet lors de son procès, sa description étant complétée par une déposition de Skalicky au consulat d’Autriche-Hongrie en date du 3 août.
Autrichiens, Hongrois et étrangers se pressent à la résidence du révolutionnaire, sur la concession britannique de Tianjin[50]. Ils auraient été cette nuit-là, d’après Goennert, entre 25 et 30[51]. Le Dr Kindler serait arrivé à 3 heures du matin avec 8 à 10 révolvers, peut-être fournis par la France. Il aurait alors déclaré : « Nous sommes des révolutionnaires, nous voulons prendre la concession autrichienne, qui ne vient pas avec nous sera tué. »[52], donnant lieu au tumulte qu’on imagine. On parle allemand, hongrois, italien. Beaucoup refusent. Les débats s’éternisent, rendant impossible l’attaque de la concession prévue le matin-même.
Goennert aurait alors voulu séquestrer tout ce monde, ce à quoi le Dr Kindler se serait opposé. Il serait toujours possible de retrouver les traîtres et de les tuer ; Goennert cède. Les évènements lui donnent néanmoins raison, trois marins de l’österreichischer Lloyd allant dénoncer le complot aux autorités quelques heures plus tard. Un sergent et un fantassin de réserve confirment ce premier rapport – car des militaires et des déserteurs participent aussi au complot. Quatre personnes ne reviennent d’ailleurs pas le soir du 29, apprenant aux conjurés que leurs plans sont éventés.
Les autorités austro-hongroises notent des mouvements inhabituels aux abords de leur concession cette même nuit. Quelques personnes semblent rôder autour du consulat, du yamen[53] et de la caserne. Elles sont chinoises, européennes et japonaises. Vers 4 heures du matin, un groupe est repéré à la frontière austro-italienne, mais se disperse dès qu’il est repéré. Deux Japonais, interrogés sur la raison de l’attroupement, préfèrent s’enfuir que de répondre.
Au même moment, on repère 20 à 25 personnes rassemblées sur le bund[54] chinois, face à la concession austro-hongroise. Des policiers chinois interviennent et tous s’enfuient sauf trois – dont au moins un Italien. Interrogés, ils répondent qu’ils observent le niveau de l’eau… Les autorités chinoises pensent qu’il y avait là des inspecteurs britannique et japonais et leurs agents, ainsi que quelques Français. D’après Kremla, 40 hommes auraient dû approcher de la concession par bateau et faire du bruit en tirant au révolver. L’incident aurait fourni aux Japonais le prétexte pour intervenir et « rétablir l’ordre public ».
Tout cela alerte bien évidemment les Austro-Hongrois. La garde de la légation à Beijing envoie 25 à 30 hommes en renfort. Un tiers des policiers[55] sont chargés de surveiller les bâtiments officiels. Les matelots sont armés et dispersés dans des postes de garde dont le nombre est revu à la hausse. La police chinoise poste elle-même une centaine de policiers sur la concession austro-hongroise, ostensiblement pour garder les résidences de Feng Guozhang 冯国璋 (président de la République de Chine depuis le 6 août 1917) et de Cao Kun 曹锟 (seigneur de la guerre et chef de la clique du Zhili 直隶 alors au pouvoir à Beijing). Il s’agit d’une décision exceptionnelle et qui suppose un plein accord avec les autorités concessionnaires.
L’affaire Richter
L’affaire prend un tour médiatique le 31 juillet, bien que ni l’existence du parti en tant que tel, ni des plans d’invasion de la concession n’aient encore été mis au jour. À 14h30, ce jour-là, le matelot de 1re classe Richter se rend en rickshaw de la concession à la Hilfsaktion austro-hongroise, cette dernière située en concession allemande. À hauteur de la Chartered Bank, sur Victoria Road, voie principale de la concession britannique, il est encerclé par Goennert et trois acolytes – dont un caporal austro-hongrois, Emmerich Henzel. Ce dernier arrête le rickshaw et tente de convaincre Richter de les suivre afin de leur donner des renseignements. Lui et Goennert le tiennent en joue.
La troupe repart alors, mais Richter, se sachant proche de la frontière anglo-allemande, bondit hors du véhicule et court en zigzag et aussi vite qu’il peut en direction du commissariat allemand le plus proche. Les conjurés tirent à vue et le manquent. Un policier chinois[56], touché en plein cœur, meurt sur le coup.
Richter parvient à téléphoner au consulat d’Autriche-Hongrie, qui vient le chercher en automobile ; après avoir répondu aux questions d’un inspecteur britannique qui le soupçonne d’être l’auteur des tirs… bien qu’il soit désarmé. Goennert et deux de ses acolytes sont bien détenus un temps par la police britannique, mais ils sont bientôt relâchés sur l’intervention du consul en personne, au motif qu’il s’agirait d’un délit politique. Les autorités de la concession avaient d’abord prétendu qu’ils s’étaient évadés.
Pour les conspirateurs, cet incident à le double inconvénient de convaincre les Austro-Hongrois que Goennert bénéficie du soutien britannique et japonais et de cimenter l’alliance austro-chinoise. Ils demandent immédiatement, tant aux Chinois qu’aux autorités de toutes les concessions étrangères de Tianjin, que leur soient remis comploteurs et déserteurs. Goennert et ses comparses ont, semble-t-il, en effet fui sur la concession italienne, avant de passer la nuit dans un hôtel russe.
Des efforts d’autant plus importants sont entrepris afin d’identifier les associés de Goennert. Les Austro-Hongrois établissent alors une liste sensiblement différente de celle des accusés de Shanghai. Outre le Dr Kindler, connu d’eux par l’intervention qui l’a libéré de la justice allemande, ils identifient Brazzianovitch et Schubert, mais aussi plusieurs matelots issus des vapeurs internés à Shanghai, et un certain nombre de déserteurs de la garde de la légation à Beijing et du corps d’occupation à Tianjin. Ils estiment alors leur nombre à 20-25.
Ceci correspond au témoignage de Skalicky, selon lequel une vingtaine de personnes assistaient à la réunion tenue le 5-6 août à la résidence de Goennert sur la concession britannique de Tianjin. Kremla en compte 40. D’après une lettre de Marascek (le numéro 2 de l’organisation) à Goennert et retrouvée par la police de la concession internationale de Shanghai, ce dernier aurait eu sous ses ordres pas moins de 150 hommes.
L’entrevue avec Accurti
Hugo Accurti, un Hongrois italophone de Fiume (auj. Rijeka), arrive en Chine en tant qu’enseigne de vaisseau en juin 1900. Commandant du corps d’occupation austro-hongrois à Tianjin à partir de septembre 1902, il y organise la police – qui, dans cette concession, est assurée par des militaires assistés de shimbo. Il quitte le service actif en 1904.
Il devient concurremment secrétaire de la concession austro-hongroise de 1902 à 1910, date à laquelle il devient consul honoraire du Brésil à Tianjin. En décembre 1905 enfin, il fonde la Hotung-Baugesellschaft, société en charge de la construction de la grande majorité des édifices de style européen sur la concession, et notamment le long de la rue principale.
Au contact des notabilités chinoises de la concession, il les défend des abus des autorités austro-hongroises, tout en mettant son énergie à développer le territoire. Il se distingue encore lors de la révolution républicaine, en conseillant les autorités civiles et militaires, et en mettant à leur disposition ses qualités d’interprète. Il n’est pas exagéré de dire que la quasi-totalité des progrès, parfois considérables, effectués dans l’administration et l’aménagement du territoire austro-hongrois à Tianjin sont dus à ses efforts.
C’est à cet homme que Goennert décide de s’adresser le 5 août. Après l’avoir prévenu par téléphone de son arrivée, il se rend à son domicile. Deux de ses hommes font le guet à l’extérieur. La tête du chef des conjurés a dans l’intervalle été mise à prix par les Austro-Hongrois. Il joue cartes sur table, décidant de miser sur les inimitiés récurrentes d’Accurti avec les autorités et son appartenance ethnique. Goennert dit être soutenu par le Royaume-Uni et la France.
Il lui expose son plan d’origine, qui consistait à prendre d’assaut la concession austro-hongroise, prendre possession du matériel de guerre qui s’y trouvait et y hisser le drapeau rouge de la révolution. Une intervention japonaise devait prévenir celle de la police chinoise. La concession austro-hongroise, républicaine, se serait rangée aux côtés de l’Entente.
Il confirme que le Dr Kindler est un agent britannique. Celui-ci leur aurait vendu des informations concernant les vaisseaux austro-hongrois en rade de Shanghai. Concernant l’affaire Richter, il dit soupçonner le matelot d’être un espion autrichien et l’avoir surpris plusieurs fois à rôder autour de chez lui. Enfin, il lui expose ses plans concernant une dernière tentative.
Lui, dit-il, avait à sa disposition des bombes et des grenades à main, ainsi que 200 hommes (chiffre sans doute exagéré). Il possédait des informations exactes sur les effectifs et l’équipement du corps d’occupation austro-hongrois. 5 000 dollars étaient prévus afin d’acheter la trahison de l’un des matelots. Lui-même aurait touché 3 000 dollars en cas de réussite.
Il venait proposer à Accurti, ultime espoir de la conspiration, une somme de 50 000 dollars, un passeport britannique et le poste de président de la concession austro-hongroise. Il met enfin à jour plusieurs de ses motivations. Il souhaite notamment obtenir la libération d’un certain Liesner, soupçonné d’être un espion russe, en échange du consul Schumpeter.
Si nécessaire, il se tenait prêt à prendre d’assaut la légation austro-hongroise à Beijing – projet fantasque. Il faut probablement rapprocher cette détermination à libérer le prisonnier de faits de torture rapportés par lui lors du procès de Shanghai et dont il accuse l’Autriche-Hongrie. Quant aux marins de l’österreichischer Lloyd et aux déserteurs beijingois et tianjinois, Goennert leur attribue des motivations tant financières qu’ethniques. 50 dollars par mois auraient été promis à chacun, ainsi que le paiement de leur translation aux États-Unis.
Le coup de main sur le consulat d’Autriche-Hongrie à Shanghai
Le lendemain, Accurti se rend au consulat d’Autriche-Hongrie à Tianjin, où il enregistre une déposition qui est la pièce essentielle d’un procès pour haute trahison intenté contre Goennert. Sa démarche rejoint celle des marins du Lloyd le 29 juillet, mais aussi les dépositions au consulat d’Autriche-Hongrie à Shanghai par Skalicky le 3 août, deux autres marins le 6 août, Kremla à trois occasions le 9-10 août, enfin Bernhardt le 10 août. Le 11 août, une lettre est expédiée au consul général d’Autriche-Hongrie à Shanghai, alors absent et l’informe des plans de coup de main sur le consulat et sur les trois navires du Lloyd en rade de la même ville.
Goennert lui-même reste encore à Tianjin une semaine, mais paraît avoir renoncé à toute nouvelle tentative à Tianjin. Il envoie une lettre au commissaire de la police de la concession internationale de Shanghai le 8 août, lui demandant de ne pas s’opposer au coup de main prévu à Shanghai, car il intéresserait la cause de l’Entente. Il est arrêté le 13 août, alors qu’il tente de se rendre dans ce port. Il devait venir avec dix hommes, dont un interprète américain.
Privés de ce renfort et sur le conseil du consul du Japon à Shanghai, il est décidé de renoncer à prendre le contrôle des vapeurs du Lloyd. Un Japonais, Yoshima Tatsumi, est d’ailleurs retrouvé au logement de Bernhardt par la police de la concession internationale, mais doit être remis à son consul en vertu du privilège d’extraterritorialité. Les trois conjurés restants sont en possession d’ordres formels dont nous ne connaissons pas avec certitude la provenance, mais qui sont rédigés en italien. Ils doivent attendre les renforts, prendre le contrôle du consulat, garder les objets de valeur et transmettre aux autorités de la concession internationale les documents se trouvant au coffre.
Ne trouvant aucun renfort à la gare, ils font la tournée des grands ducs, rencontrant alors Stark, ainsi que Kremla, qui tente de les dissuader avant de se joindre à eux. Une bargirl se voit affublée d’un brassard rouge. La police retrouve ensuite un brassard et trois drapeaux rouges dans une chambre d’hôtel occupée par deux des conjurés. Par ailleurs Kremla est l’obligé des officiels austro-hongrois, qui le financent grâce au Hilfsfonds, mais aussi sur les économies personnelles de l’un d’entre eux. Ils l’ont enregistré comme Russe, lui permettant de trouver un emploi à l’orchestre municipal. Enfin, la tête Marascek avait, semble-t-il et au même titre que Goennert, été mise à prix par l’Autriche-Hongrie. Que Marascek ait menacé la vie de l’un des fonctionnaires explique aussi partiellement son meurtre par Kremla.
Épilogue
Quand bien même le parti n’eût pas été décapité et démantelé, il aurait désormais été trop tard pour agir. La veille de la tentative de cambriolage, la Chine déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie, éteignant tout espoir de faire flotter le drapeau rouge sur son unique colonie et que cette dernière rejoigne symboliquement l’Entente. Les navires sont mis aux enchères, les militaires sont internés, le drapeau néerlandais flotte sur les consulats. Il paraît établi que le complot bénéficie du soutien plein et entier du Japon et du Royaume-Uni. Certains indices, non corroborés par les archives – sans que cela en entame la vraisemblance[57] – permettent d’envisager une participation française et italienne.
Le double procès shanghaïen, lui, se conclut par l’acquittement successif de tous les accusés. Seuls Goennert, Brazzianovitch et Schubert, convaincus mais excusés, doivent présenter une garantie de ce qu’ils ne troubleront plus la paix de la concession, sans quoi ils devront être déportés. Cette décision est encore modérée lorsque ceux-ci se montrent dans l’incapacité de présenter quelque garantie financière que ce soit. Kremla, malgré de lourds soupçons sur le mobile de son acte, est aussi acquitté du meurtre de Marascek, en raison de l’impossibilité de prouver qu’il ait agi autrement qu’en légitime défense.
Le témoignage de Goennert lui-même vient clore le procès pour conspiration. Il donne à ses actions quatre raisons principales. Libérer les prisonniers politiques détenus à Beijing et à Tianjin ; montrer aux Autrichiens qu’il était dangereux de chercher la soumission des autres « races » de l’empire ; son engagement révolutionnaire personnel, qu’il dit mener depuis son départ d’Europe en 1900 ; protester, enfin, contre le traitement réservé à ses propres nationaux par les autorités austro-hongroises, et notamment les réfugiés de Sibérie. Ainsi s’achève l’unique expérience coloniale de l’Autriche-Hongrie hors d’Europe, préfigurant en miniature le sort de la métropole après la fin de la guerre.
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[1] Le Compromis austro-hongrois (1867) fait de l’empire d’Autriche une monarchie duelle, en lui adjoignant un royaume apostolique de Hongrie, les deux couronnes étant portées par le même souverain. Les territoires de chacun sont séparés par la rivière Leitha, d’où les noms de Cisleithanie, à l’ouest, pour l’Autriche – qui n’a pas de dénomination officielle – et de Transleithanie, à l’est, pour la Hongrie. La Cisleithanie comprend l’Autriche (y compris la Slovénie actuelle, Trieste et le Tyrol du Sud, auj. italiens, la Tchéquie actuelle et la Silésie autrichienne, auj. polonaise), la Bucovine (auj. roumaine et ukrainienne), la Dalmatie (auj. croate) et la Galicie-et-Lodomérie (issue du partage de la Pologne, auj. polonaise et ukrainienne). La Transleithanie comprend la Hongrie (y compris le Burgenland, auj. autrichien, la Slovaquie actuelle, la Transylvanie, auj. roumaine, et la Voïvodine-et-Banat, auj. croate, hongroise et serbe), la Croatie-Slavonie et Fiume (auj. croates).
[2] SAUER Walter, « In Österreich gibt es bis heute eine koloniale Denkweise » (« Une mentalité coloniale subsiste jusqu’à nos jours en Autriche »), interviewé par GASSER Florian, dans Die Zeit (« Le Temps »), n° 26, Hamburg, Zeit-Verlag, 2020, p. 18, [en ligne] https://wirtschaftsgeschichte.univie.ac.at/fileadmin/user_upload/i_wirtschaftsgeschichte/Aktuelles/ZEIT_2020_26_10018.pdf (dernière consultation le 29/05/2024) ; SCHASIEPEN Sophie, « Austria’s post-colonial present: Missing memorialization of colonial violence », dans History and Anthropology, vol. 35, n° 1, London, Routledge, 2024, 188 p., pp. 90-110
[3] HICKLEY Catherine, « Austrian government to propose law on returning museum objects acquired in a colonial context », dans The Art Newspaper, London, Umberto Allemandi & Co., 2023, [en ligne] https://www.theartnewspaper.com/2023/06/20/austrian-government-to-propose-law-on-returning-museum-objects-acquired-in-a-colonial-context (dernière consultation le 29/05/2024)
[4] GINELLI Zoltán, « Misunderstanding Hungary’s ‘anti-colonial’ turn », dans Social Europe, Falkensee, Social Europe Publishing & Consulting GmbH, 2024, [en ligne] https://www.socialeurope.eu/misunderstanding-hungarys-anti-colonial-turn (dernière consultation le 29/05/2024)
[5] Notamment vis-à-vis de l’Empire ottoman, en Égypte, au Liban et en Crète, ainsi qu’en Bosnie-Herzégovine ou encore en Macédoine. voir BILGERI Andreas, « Österreich-Ungarn im Konzert der Kolonialmächte, Die militärische Interventionen der Kriegsmarine » (« L’Autriche-Hongrie dans le concert des puissances coloniales : les interventions militaires de la marine de guerre »), dans Kakanien Revisited, vol. 3, n° 11, Wien, Universität Wien, 2012, pp. 1-12
[6] SAUER Walter, K.u.k. kolonial – Habsburgermonarchie und europäische Herrschaft in Afrika (« K.u.k. kolonial – La monarchie des Habsbourg et la domination européenne en Afrique »), Wien, Böhlau, 2007, 396 p. ; id., « Habsburg Colonial: Austria-Hungary’s Role in European Overseas Expansion Reconsidered », dans Austrian Studies, vol. 20, Cambridge, Modern Humanities Research Association, 2012, 147 p., pp. 5-23
[7] SLATIN Rudolph, Feuer und Schwert im Sudan. Meine Kämpfe mit den Derwischen, meine Gefangenschaft und Flucht 1879-1895 (« Par le fer et le feu au Soudan. Mes combats avec les Derviches, ma captivité et ma fuite 1879-1895 »), Leipzig, F.A. Brockhaus, 1896, 596 p. ; BROOK-SHEPERD Gordon, Between Two Flags: The Life of Baron Sir Rudolf Von Slatin Pasha, GCVO, KCMG, CB, London, Littlehampton Book Services, 1972, 366 p.
[8] La guerre des Mahdistes opposent les insurgés soudanais, adeptes du Mahdi, prophète millénariste de l’islam, aux Britanniques et aux Égyptiens. Elle est le prétexte à l’établissement d’un condominium anglo-égyptien sur le Soudan (qui comprend les actuels Soudan et Soudan du Sud).
[9] Voir note 6.
[10] VERDERY Katherine, « Internal colonialism in Austria‐Hungary », dans Ethnic and Racial Studies, vol. 2, n° 3, London, Routledge, 1979, 399 p., pp. 378-399 ; KOMLOSY Andrea, « Innere Peripherien als Ersatz für Kolonien? Zentrenbildung und Peripherisierung in der Habsburgermonarchie » (« Les périphéries internes comme substituts de colonies ? Formation de centres et périphérisation dans la monarchie des Habsbourg »), dans HÁRS Endre (éd.), MÜLLER-FUNK Wolfgang (éd.), REBER Ursula (éd.), RUTHNER Clemens (éd.), Zentren, Peripherien und kollektive Identitäten in Österreich-Ungarn (« Centres, périphéries et identités collectives en Autriche-Hongrie »), Tübingen & Basel, Francke, 2006, 295 p., pp. 55-78 ; BACH Ulrich E., Tropics of Vienna: Colonial Utopias of the Habsburg Empire, New York & Oxford, Berghahn Books, 2016, 152 p.
[11] BERECZ Ágoston, « Government-Coordinated Internal Colonization in the Era of Nationalism: The Case of Dualist Hungary », dans Nationalities Papers, Cambridge, Cambridge University Press, 2024, pp. 1-22
[12] POLLMANN Ferenc, « Az első világháború kitörése és az osztrák–magyar Albánia-projekt » (« Le déclenchement de la Première Guerre mondiale et le projet albanais de l’Autriche-Hongrie »), dans AETAS, n° 3, Szeged, Aetas, 2014, 218 p., pp. 20-29
[13] RUTHNER Clemens, « Habsburg’s Only Colony? Bosnia-Herzegovina and Austria-Hungary, 1878-1918 », dans SEEU Review, vol. 13, n° 1, Tetovo, South East European University, 2018, 109 p., pp. 2-14
[14] POLLMANN Ferenc, op. cit. ; CSAPLÁR-DEGOVICS Krisztián, « Austro-Hungarian Colonial Ventures: The Case of Albania », dans The Hungarian Historical Review, vol. 11, n° 2, Budapest, Eötvös Loránd Research Network, 2022, 501 p., pp. 267-304
[15] RENOUVIN Pierre, Histoire des relations internationales, tome 6, Paris, Hachette, 1955, 401 p., pp. 74-77 ; BÉRENGER Jean, L’Autriche-Hongrie 1815-1918, Paris, Armand Colin, 2005, 193 p., pp. 149-153
[16] Aussi appelée « Triplice d’Extrême-Orient », en référence à la « Triplice » européenne, alliance austro-allemande conclue en 1879 et à laquelle adhèrent l’Italie en 1882 et la Roumanie en 1883. Le 23 avril 1895, l’Allemagne, la France et la Russie interviennent afin que le Japon renonce à annexer la péninsule du Liaodong 辽东, comme le prévoyait le traité de Shimonoseki 下関.
[17] Autriche et Hongrie partagent trois ministères en commun, ceux des Affaires étrangères, de la Guerre et des Finances. Ils sont financés à hauteur de 70 % par l’Autriche et de 30 % par la Hongrie.
[18] BILGERI Andreas, op. cit.
[19] À propos de l’établissement de la légation austro-hongroise à Beijing, voir LEHNER Monika, « Die Errichtung des k.u.k. Gesandschaftpalais in Beijing 1896-1900 » (« L’érection de la légation austro-hongroise à Beijing 1896-1900 »), dans Mitteilungen des Österreichischen Staatsarchivs, vol. 46, Wien, Österreichische Staatsarchiv, 1998, 569 p., pp. 125-145; à propos de la Triplice d’Extrême-Orient, cf. MORSE Hosea Ballou, The International Relations of the Chinese Empire, vol. 3, Bombay, London & New York, Longmans, Green, and Co., 1918, 530 p., p. 47 et GOTTELAND Mathieu, L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie en Chine, 1895-1918, thèse de doctorat, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 2021, 481 p., pp. 36-37; à propos des concessions allemandes de Hankou et de Tianjin, voir ibid., pp. 57-98, 199-203; à propos de l’obtention par l’Allemagne de Qingdao, cf. MÜHLHAHN Klaus, Herrschaft und Widerstand in der « Musterkolonie » Kiautschou (« Domination et résistance dans la “colonie-modèle” de Jiaozhou »), München, Oldenbourg, 2000, 468 p., pp. 65-111
[20] Le nom officiel du territoire à bail russe est Порт-Артур, dont la transcription standard est « Port-Artur ». Cependant, on trouve aussi en français la variante « Port-Arthur », le territoire ayant été nommé d’après un lieutenant britannique, William C. Arthur, qui cartographie l’endroit en 1860.
[21] JÓZSA A., « Die Bemühungen der österreichisch-ungarischen Monarchie um die Ewerbung eines Settlements in China » (« Les efforts de la monarchie austro-hongroise pour obtenir une concession en Chine »), dans Acta Orientalia Academiae Scientarum Hungaricae, vol. 15, n° 1/3, Budapest, Akadémiai Kiadó, 1962, 368 p., pp. 155-159 ; GOTTELAND Mathieu, op. cit., pp. 156-157
[22] À propos des Cent Jours de Réforme et du coup d’État réactionnaire, voir WONG Young-Tsu, « Revisionism Reconsidered: Kang Youwei and the Reform Movement of 1898 », dans The Journal of Asian Studies, vol. 51, n° 3, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, 638 p., pp. 513-544
[23] KAMINSKI Gerd et UNTERRIEDER Else, Von Österreichern und Chinesen (« À propos des Autrichiens et des Chinois »), Wien, Europaverlag, 1980, 1084 p., pp. 19-22 ; LEHNER Georg et LEHNER Monika, Österreich-Ungarn und der « Boxeraufstand » in China (« L’Autriche-Hongrie et le “révolte des Boxeurs” en Chine »), Wien, Studienverlag, 2002, 740 p., pp. 33-49 ; GOTTELAND Mathieu, op. cit., pp. 111, 155-156
[24] La bibliographie concernant la guerre des Boxeurs est exceptionnellement vaste. Pour une vue d’ensemble, on consultera avec intérêt MORSE Hosea Ballou, op. cit., pp. 157-192, ainsi que XIANG Lanxin, The Origins of the Boxer War – A Multinational Study, London, Routledge, 2002, 404 p.
[25] GOTTELAND Mathieu, op. cit., pp. 112-116, 158-159
[26] Ibid., pp. 172-173
[27] L’approximation tient à l’existence d’un terrain litigieux avec l’administration du chemin de fer.
[28] Ibid., pp. 159-173, 183-185, 199-203
[29] Cette clause est à entendre dans un sens très étendu, politique et impérialiste, et non dans l’acceptation restrictive, strictement commerciale, dans laquelle elle est encore utilisée aujourd’hui.
[30] Des traités de ce type sont signés avec la Chine par 22 nations jusqu’en 1918, y compris en Afrique (État libre du Congo), en Amérique (États-Unis, mais aussi Brésil, Chili, Mexique et Pérou) et en Asie (Corée et Japon).
[31] Ibid., pp. 45-50
[32] L’extraterritorialité concerne à la fois les citoyens des puissances ayant signé à cet effet des traités bilatéraux avec la Chine (notamment l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et la Russie), mais aussi les citoyens de puissances tierces placées – illégalement – sous leur protection. À propos des contradictions entre impérialisme informel et neutralité chinoise, voir ibid., pp. 189-190. À propos de la question de la protection, voir ibid., pp. 146-148.
[33] Ibid., pp. 197-199
[34] Un shimbo est, dans le jargon propre aux concessions étrangères en Chine, un policier chinois sous uniforme étranger.
[35] Ibid., pp. 191-202
[36] À propos de la guerre secrète en Chine pendant la Première Guerre mondiale, voir ibid., pp. 204-344
[37] Poste équivalent à celui d’ambassadeur, mais pour une légation, qui est une représentation diplomatique d’un rang inférieur. Aucune puissance étrangère n’entretient alors d’ambassade en Chine.
[38] Ibid., pp. 199-202
[39] Terme courant désignant un émigrant économique asiatique, et particulièrement chinois. Les coolies sont d’un emploi massif dans les colonies européennes après l’abolition de l’esclavage, dans des conditions souvent guère préférables à leurs prédécesseurs.
[40] ARIGA Nagao, La Chine et la Grande Guerre européenne du point de vue du droit international, Paris, A. Pédone, 1920, 349 p. ; XU Guoqi, China and the Great War, New York, Cambridge University Press, 2005, 316 p. ; GOTTELAND Mathieu, op. cit., pp. 345-355
[41] Ibid., pp. 374-376
[42] Le récit qui suit est tiré de ibid., légèrement mis à jour, notamment pp. 356-373. Il s’appuie à la fois sur les archives austro-hongroises et françaises, les travaux de PÁLVÖLGYI Balázs et les comptes-rendus du North China Herald, c’est-à-dire à la fois sur le renseignement austro-hongrois et allié, sur la teneur des procès et celle des dépositions de membres du parti de Goennert aux autorités austro-hongroises.
[43] Aussi orthographié Marecek dans les archives austro-hongroises.
[44] Voiture à bras.
[45] Aussi orthographié Skalitzky dans les archives austro-hongroises.
[46] Aussi orthographié Anton Brazzanovitch dans les archives austro-hongroises.
[47] Déposition de Emmanuel Skalicky au consulat général impérial et royal austro-hongrois à Shanghai, 3 août 1917, Archives diplomatiques hongroises KM 672
[48] Note du service de la sûreté à Shanghai, 14 août 1917, Archives diplomatiques françaises site de Nantes Shanghai 57
[49] Depuis 1863, Shanghai compte deux concessions : l’une française, créée en 1849, et l’autre internationale, issue de la fusion des concessions américaine et britannique. C’est cette dernière qui est le centre des affaires et à la plus grande superficie.
[50] Depuis 1902 et jusqu’à mars 1917, Tianjin compte huit concessions : de l’amont en aval, austro-hongroise (1900), italienne (1900), russe (1900) et belge (1900) sur la rive droite, japonaise (1898), française (1861), britannique (1860) et allemande (1895) sur la rive gauche du Haihe. En mars 1917, la concession allemande est rétrocédée formellement à la Chine, mais conserve un temps une administration identique. La concession austro-hongroise est rétrocédée au moment de la déclaration de guerre. Les concessions britannique et française, plus anciennes, sont le centre des affaires.
[51] The North-China Herald, 22 septembre 1917, p. 670
[52] Déposition de Emmanuel Skalicky, ibid.
[53] Bâtiment administratif abritant la municipalité austro-hongroise.
[54] Terme désignant les quais des concessions étrangères.
[55] Sur la concession austro-hongroise, le corps d’occupation est chargé de la police et assisté pour cela d’un certain nombre de shimbo.
[56] Bien que l’administration ait dans un premier temps été conservée dans son intégralité sur l’ancienne concession allemande, les policiers de la concession coupent leur natte et portent désormais l’uniforme chinois.
[57] Tianjin subit notamment une inondation majeure en cette année 1917, détruisant nombre d’archives consulaires et militaires françaises.
