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La bataille de Nauloque

bataille de Nauloque

Au lendemain des ides de mars 44 av. n. è.

Depuis l’assassinat de Jules César le 15 mars 44 av. n. è., la gestion de l’Empire romain était disputée entre les deux hommes forts du moment : Marc-Antoine, fidèle lieutenant de César, et Octave, héritier testamentaire de César. Néanmoins, au-delà de leurs querelles personnelles, d’autres tâches requéraient leur attention et la formation d’une alliance temporaire. En effet, il convenait de châtier les assassins de César et tous ceux qui s’étaient opposés à lui, dont le fils survivant de Cnaeus Pompée, Sextus.

Antoine et Octave s’allièrent, avec Lépide[1], en créant une magistrature extraordinaire et officielle, appelée le deuxième triumvirat[2]. Les trois hommes se partagèrent l’empire territorial romain : Marc-Antoine obtenait le contrôle de la Gaule chevelue et de la Gaule cisalpine, Octave avait l’Afrique, la Sicile, la Corse et la Sardaigne et Lépide reçut la Gaule narbonnaise et les territoires ibériques. Chacun fut également placé à la tête d’un nombre précis de légions. Seule la péninsule italique fut laissée intacte.

Les assassins de César furent poursuivis et combattus, la victoire finale étant actée en 42 av. n. è. après la bataille de Philippes. Cette victoire permit aux triumvirs de conclure un nouvel accord et de procéder à un nouveau partage : Marc-Antoine obtint les territoires orientaux de l’empire, tandis qu’Octave prenait le contrôle de l’Espagne et que Lépide devait se contenter de l’Afrique.

Partage du territoire de l’Empire romain en 39 av. n. è., après les accords de Misène. Claude Zygiel, 2020, Wikimedia Commons

Durant les années 41 à 36 av. n. è., les tensions entre Marc-Antoine et Octave s’amplifièrent, mais les ambitions politiques du fils de Pompée, Sextus, les contraignirent à se rallier une dernière fois.

En 36 av. n. è., Sextus était maître de la Sicile, de la Corse et de la Sardaigne. Cela lui permettait d’asseoir une position stratégique en conservant le contrôle sur le détroit de Messine et la mer Tyrrhénienne. Ces lieux-dits étaient des endroits de passage primordiaux pour l’apport de blé à Rome. Sextus Pompée, à qui la volonté d’intégrer le triumvirat avait été refusée, se retrancha en Sicile et affama la ville de Rome et l’Italie en maintenant un blocus, contraignant Octave à agir. En effet, la réputation d’Octave depuis la rupture de la paix de Misène était en chute libre et les problèmes de ravitaillement l’aggravaient[3].

L’héritier de César décida de lancer la « guerre de Sicile » en confiant la direction des opérations à un de ses plus fidèles amis, Agrippa[4]. Ce dernier partit à la tête de l’armée d’Octave et combattit Pompée une première fois à Mylae, où il remporta une première victoire.

Octave contre Sextus Pompée

La bataille de Nauloque, moins célèbre que celle d’Actium, opposa les troupes d’Octave, menées par Agrippa et aidées par celles d’Antoine, à Sextus Pompée.

Après de nombreuses escarmouches en Sicile, Sextus Pompée décida de mener une bataille devant mettre fin à ces hostilités par une victoire ou une défaite. C’est ainsi que les deux armées s’opposèrent sur mer – contrairement aux autres fois où les combats étaient terrestres. Selon l’historien grec Appien, le jour du combat :

« ce furent d’abord les rameurs qui rivalisaient de vitesse et poussaient des cris, et des projectiles volaient, lancés mécaniquement pour les uns, manuellement pour les autres, par exemple des pierres, des traits enflammés et des flèches. Ce fut ensuite les navires eux-mêmes qui se fracassaient les uns contre les autres, certains de flanc, d’autres enfin du côté de l’éperon, là où la violence des coups parvient le mieux à déséquilibrer les soldats de marine et à réduire le navire à l’impuissance. »[5]

Les deux flottes étaient composées d’environ 300 navires chacune[6]. Chaque bateau était équipé d’artillerie plus ou moins lourde. Du côté de l’armée d’Octave, Agrippa, qui avait dirigé la reconstruction des navires, les avait équipés d’une arme supplémentaire, le harpax (« harpon ») :

« Mais c’était l’harpax qui obtenait les meilleurs résultats, dans la mesure où, lancé de loin grâce à sa légèreté, il tombait sur les navires et s’y accrochait, surtout lorsqu’il était tiré en arrière par les filins. »[7]

Illustration d’un harpax. Amnon Munch, 2013, Wikimedia Commons

Il s’agissait d’une forme de catapulte ou de grappin qui facilitait les opérations d’abordage[8]. Inconnue, cette arme surprit Sextus Pompée et ses soldats qui ne parvinrent pas à se débarrasser de ces harpons, n’étant pas armés de faucilles adéquates. Finalement,

« dans cette situation dangereuse, la prudence et le courage corrigèrent le sort. Les flottes des deux adversaires s’étant déployées, Pompée perdit presque tous ses vaisseaux, prit la fuite vers l’Asie et, sur l’ordre de Marc Antoine, dont il avait demandé l’aide, alors qu’il passait dans son affolement de l’attitude d’un chef à celle d’un suppliant, tantôt gardant sa dignité, tantôt implorant la vie, il fut égorgé par Titius. La haine qu’un tel forfait valut à ce dernier fut si forte que, peu après, comme il donnait des jeux au théâtre de Pompée, les malédictions du peuple le chassèrent du spectacle qu’il offrait. »[9]

Ayant perdu la majorité de ses navires, Sextus Pompée prit la fuite vers l’Asie avec 17 vaisseaux, rejoignant Messine. Néanmoins, poursuivi par les troupes d’Agrippa, Sextus n’eut d’autre choix que de quitter rapidement Messine avec ses navires restants. Il perdit la vie l’année suivante[10]. La victoire des troupes d’Octave à Nauloque entraîna une réaction en chaîne de ses adversaires, qui cherchaient à le faire tomber à tout prix. C’est ainsi que Lépide, son ancien collègue triumvir, débarqua en Sicile accompagné de douze légions. Néanmoins, les troupes d’Octave étaient plus nombreuses. Lépide fut battu, dépossédé de tous ses titres, sauf celui de grand pontife, et fut forcé à prendre sa retraite politique et militaire[11]. L’ultime face-à-face – Octave et Marc-Antoine – était désormais inévitable.

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Bibliographie

Appien, Guerres civiles. Livre V, Paris, Les Belles Lettres, 2013, CCXXXI & 197 p., texte édité et traduit par Étienne-Duplessis Maud

LE BOHEC Yann, Histoire des guerres romaines (milieu du VIIIe siècle av. J.-C.-410 ap. J.-C.), Paris, Tallandier, 2021, 828 p.,

RODDAZ Jean-Michel, Marcus Agrippa, Rome, École française de Rome, 1984, 774 p., [en ligne] https://www.persee.fr/doc/befar_0257-4101_1984_mon_253_1 (dernière consultation le 31/08/24)

Velleius Paterculus, Histoire romaine, Paris, Les Belles Lettres, 1982, 448 p., texte édité et traduit par Hellegouarc’H Joseph


[1] Élu pontifex maximus (« grand pontife ») à la mort de César, Lépide ne pouvait pourtant rivaliser sur le plan politique et militaire avec ses collègues triumvirs.

[2] Il fut formé le 11 novembre 43 av. n. è. à Bologne et prit fin en 32 av. n. è., lorsque la rivalité entre Marc-Antoine et Octave prit le dessus sur toute réconciliation.

[3] RODDAZ Jean-Michel, Marcus Agrippa, Rome, École française de Rome, 1984, 774 p., p. 87, [en ligne] https://www.persee.fr/doc/befar_0257-4101_1984_mon_253_1 (dernière consultation le 31/08/24)

[4] Consul en 37 av. n. è., il participa activement à la reconstruction d’une flotte pour Octave.

[5] Appien, Guerres civiles. Livre V, CXIX, 492-493, Paris, Les Belles Lettres, 2013, CCXXXI & 197 p., p. 99, texte édité et traduit par Étienne-Duplessis Maud : « πρῶτα μὲν ἦν ἐρετῶν ἅμιλλα καὶ βοή, καὶ βέλη τὰ μὲν ἐκ μηχανῆς, τὰ δ’ ἀπὸ χειρῶν, ὅσα λίθοι καὶ πυρφόρα καὶ τοξεύματα. Μετὰ δὲ αἱ νῆες αὐταὶ συνερρήγνυντο ἀλλήλαις, αἱ μὲν εἰς τὰ πλάγια, αἱ δὲ κατ’ ἐπωτίδας, αἱ δὲ ἐπὶ τοὺς ἐμβόλους, ἔνθα μάλιστά εἰσιν αἱ πληγαὶ βίαιοι τινάξαι τε τοὺς ἐπιβάτας καὶ τὴν ναῦν ἀργοτέραν ἐργάσασθαι. »

[6] RODDAZ Jean-Michel, op. cit., p. 130

[7] Appien, CXIX, 495, op. cit., p. 99 : « Εὐδοκίμει δὲ μάλιστα ὁ ἅρπαξ, ἔκ τε πολλοῦ ταῖς ναυσὶ διὰ κουφότητα ἐμπίπτων καὶ ἐμπηγνύμενος, ὅτε μάλιστα ὑπὸ τῶν καλῳδίων ἐφέλκοιτο ὀπίσω·»

[8] RODDAZ Jean-Michel, op. cit., p. 131

[9] Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 79, 5-6, Paris, Les Belles Lettres, 1982, 448 p., p. 87, texte édité et traduit par Hellegouarc’H Joseph: « ancipitis fortuna temporis matura uirtute correcta. Explicatis quippe utriusque partis classibus, paene omnibus exutus nauibus Pompeius Asiam fuga petiuit, iussuque M. Antonii, cuius opem petierat, dum inter ducem et supplicem tumultuatur, et nunc dignitatem retinet, nunc uitam precatur, a Titio iugulatus est. Cui in tantum durauit hoc facinore contractum odium, ut mox, ludos in theatro Pompeii faciens, execratione populi, spectaculo, quod praebebat, pelleretur. »

[10] Le Bohec Yann, Histoire des guerres romaines (milieu du VIIIe siècle av. J.-C.-410 ap. J.-C.), Paris, Tallandier, 2021, 828 p., p. 402

[11] Ibid.

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