Introduction contextuelle
Au Ve siècle av. n. è., la jeune Rome n’en était qu’aux prémices de sa conquête et elle menait alors des conflits internes – les tensions croissantes avec les plébéiens – et des conflits externes – avec les peuples voisins, dont les Véiens, les Étrusques et les Samnites principalement. En 479 av. n. è., Rome était menacée par deux guerres imminentes et l’inquiétude était à son comble, puisque la cité se trouvait dans l’incapacité de déployer toutes ses forces contre les Étrusques. La bataille du Crémère[1] s’inscrit dans ces conflits et opposa les Romains, menés par la gens[2] des Fabii, aux Véiens et aux Étrusques. Elle conclut la première guerre romaine contre les forces de la cité de Véies. Véritable désastre appelé clades Cremerensis[3], le jour de la bataille marqua les mémoires romaines par l’anéantissement presque intégral de la famille des Fabii.
La gens des Fabii était une vieille famille aristocratique, qui occupait une place importante dans la politique romaine. En 477 av. n. è., cela faisait plusieurs décennies qu’un membre de la famille occupait systématiquement l’une des magistratures consulaires : Quintus en 485 et 482, Kaeso en 484, 481 et 479 et Marcus en 483 et 480[4]. Face aux difficultés que rencontrait la cité romaine à couvrir plusieurs fronts de guerre, la famille des Fabii, à l’initiative du consul Fabius Vibulanus, proposa au Sénat de mener la guerre priuato sumptu, c’est-à-dire de « mener la guerre de façon privée »[5]. Autrement dit, la gens des Fabii souhaitait récupérer le contrôle décisionnaire de la guerre contre Véies, ce qui fut accordé par le Sénat.
Dans ce contexte, la levée d’une armée « familiale », sur l’ordre du consul Fabius Vibulanus pour affronter les Véiens au nom de l’État romain, rappelle les guerres gentilices de l’époque royale[6]. Elle se justifie probablement par la proximité des territoires fabiens face aux incursions des forces de Véies.
La bataille du Crémère
Le récit de la bataille nous a été principalement transmis par deux auteurs augustéens, Tite-Live et Denys d’Halicarnasse[7], qui, malgré quelques divergences, présentent un déroulement similaire[8].

Alors que le consul Lucius Aemilius[9] avait conclu une paix avec les Véiens, soutenus par les Étrusques, ces derniers décidèrent de la rompre. C’est alors que « les Fabius reprirent les hostilités contre le peuple de Véies »[10], avec l’accord du Sénat qui leur laissait la possibilité de mener cette guerre à titre privé.
D’abord victorieux, les Fabii prirent confiance et commencèrent à dénigrer leurs adversaires, leur laissant la possibilité de s’organiser discrètement pour leur tendre un piège :
« D’abord aigris et humiliés, les Véiens, s’inspirant des événements, eurent ensuite l’idée de prendre au piège leurs ennemis trop confiants. […] Ce furent alors tantôt des troupeaux qu’on amenait devant eux [s. c. les Romains], quand ils allaient au butin, et qui avaient l’air de se trouver là par hasard ; ou bien des exodes de paysans désertant les campagnes et des détachements armés, envoyés pour s’opposer au ravage, et qu’une terreur, plus souvent feinte que réelle, mettaient en fuite. »[11]
L’objectif était d’attirer les Romains hors de leur camp militaire, afin que leur attention ne se porte plus sur les mouvements des ennemis. Manquant de vivres, le bétail était un excellent moyen d’attirer l’attention des Romains affamés et de les contraindre à s’exposer :
« Poussés par cette illusion, ils [s. c. les Romains] se jetèrent sur des bestiaux qu’ils aperçurent loin du Crémère et fort avant dans la plaine, malgré la présence de quelques ennemis en armes. »[12]
Ce fut alors que le piège des Véiens et des Étrusques se referma :
« Sans s’en douter, ils dépassèrent dans leur course précipitée une embuscade dressée au bord même de la route et se dispersèrent pour attaquer les bêtes éparses çà et là […]. Soudain, on sort de l’embuscade ; devant eux, de toutes parts, il y avait des ennemis. […] bientôt les Étrusques, par une marche concentrique, les enfermèrent dans une ligne ininterrompue ; plus l’ennemi s’avançait, plus ils devaient, eux aussi, rétrécir leur cercle sur un petit espace, et cette manœuvre faisait ressortir leur petit nombre et la masse des ennemis […] »[13]
Les Romains parvinrent à se regrouper et à se frayer un chemin, les amenant près d’une colline, à partir de laquelle ils parvinrent à repousser les assauts étrusques, « quand des Véiens, les tournant par les hauteurs, prirent pied au sommet de la colline et l’ennemi les dominait à son tour »[14].
Les Romains, pris à revers, furent massacrés. Tite-Live rapporte que 306 membres de la gens Fabia perdirent la vie et leur camp fut détruit. La conséquence principale de cette bataille, selon la tradition annalistique antique, fut la disparition quasi-complète de la gens des Fabii, dont la plupart des membres périt durant les affrontements.
Selon l’historien Yann le Bohec, une autre conséquence de la bataille fut la création du système de la décimation[15]. Il s’agit d’une punition militaire visant à exécuter un soldat sur dix, lorsque ceux-ci avaient désobéi aux ordres.
Finalement, l’historicité même de cette bataille reste débattue par les historiens modernes, qui rapprochent et comparent les témoignages de ceux de la bataille de l’Allia[16]. En effet, ces deux batailles partagent des points communs : d’une part, leur date – le 18 juillet – et, d’autre part, la présence héroïque de la famille des Fabii, qui semble, en réalité, peu probable[17]. Ce qui est certain, c’est qu’après Crémère, les Fabii disparurent temporairement des fastes consulaires[18], attestant un retrait politique de la famille[19].
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Bibliographie
Brougthon Thomas Robert Shannon, The magistrates of the Roman Republic, vol. 1, New-York, American Philological Association, 1951, XIX & 578 p.
Engerbeaud Mathieu, « Le “jour de l’Allia” (dies Alliensis) : recherches sur l’anniversaire d’une défaite dans les calendriers romains », dans Mélanges de l’École française de Rome. Antiquité, vol. 130, no 1, Rome, École française de Rome, 2018, pp. 251-266, 268 p., [en ligne] https://journals.openedition.org/mefra/4769 (dernière consultation le 09/07/2024)
LE BOHEC Yann, Histoire des guerres romaines (milieu du VIIIe siècle av. J.-C. – 410 ap. J.-C.), Paris, Tallandier, 2017, 606 p.
Liegeois Liselotte, « Le 18 juillet 390/389 av. n. è. : la bataille de l’Allia », dans La Revue d’Histoire Militaire, Les Lilas, La Revue d’Histoire militaire, 2023, [en ligne) https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2023/07/18/le-18-juillet-390-389-av-n-e-la-bataille-de-lallia/#_ftn10 (dernière consultation le 09/07/24)
RICHARD Jean-Claude, « Historiographie et histoire : l’expédition des “Fabii” à la Crémère », dans Latomus, vol. 47, n°3, Bruxelles, Société d’études latines de Bruxelles, 1988, pp. 501-740, pp. 526-553, p. 527, [en ligne] https://www.jstor.org/stable/41540952 (dernière consultation le 09/07/24)
RICHARD Jean-Claude, « Denys d’Halicarnasse et le dies Cremerensis », dans Mélanges de l’école française de Rome. Antiquité, vol. 101, n°1, Rome, École française de Rome, 1989, 544 p., pp. 159-173, [en ligne] https://www.persee.fr/doc/mefr_0223-5102_1989_num_101_1_1628 (dernière consultation le 09/07/24)
RICHARD Jean-Claude, « L’affaire du Crémère : recherches sur l’évolution et le sens de la tradition », dans Latomus, vol. 48, n°2, Bruxelles, Société d’études latines de Bruxelles, 1989, pp. 285-512, pp. 312‑325, [n ligne] https://www.jstor.org/stable/41541111 (dernière consultation le 09/07/24)
RICHARD Jean-Claude, « Les Fabii à la Crémère : grandeur et décadence de l’organisation gentilice », dans Collection de l’École française de Rome, vol. 137, Rome, École française de Rome, 1990, 426 p., pp. 245-262, [en ligne] https://www.persee.fr/doc/efr_0000-0000_1990_act_137_1_3907 (dernière consultation le 09/07/24)
Tite-Live, Histoire romaine. Livre II, Paris, Les Belles Lettres, 1940, VIII & 97 p., texte établi par Bayet Jean et traduit par Baillet Gaston
[1] RICHARD Jean-Claude, « Historiographie et histoire : l’expédition des “Fabii” à la Crémère », dans Latomus, vol. 47, n°3, Bruxelles, Société d’études latines de Bruxelles, 1988, pp. 501-740, pp. 526-553, p. 527, [en ligne] https://www.jstor.org/stable/41540952 (dernière consultation le 09/07/24) ; id., « L’affaire du Crémère : recherches sur l’évolution et le sens de la tradition », dans Latomus, vol. 48, n°2, Bruxelles, Société d’études latines de Bruxelles, 1989, pp. 285-512, pp. 312‑325, [en ligne] https://www.jstor.org/stable/41541111 (dernière consultation le 09/07/24) ; id., « Denys d’Halicarnasse et le dies Cremerensis », dans Mélanges de l’École française de Rome. Antiquité, vol. 101, n°1, Rome, École française de Rome, 1989, 544 p., pp. 159-173, [en ligne] https://www.persee.fr/doc/mefr_0223-5102_1989_num_101_1_1628 (dernière consultation le 09/07/24)
[2] La famille. Voir RICHARD Jean-Claude, « Les Fabii à la Crémère : grandeur et décadence de l’organisation gentilice », dans Collection de l’École française de Rome, vol. 137, Rome, École française de Rome, 1990, 426 p., pp. 245-262, [en ligne] https://www.persee.fr/doc/efr_0000-0000_1990_act_137_1_3907 (dernière consultation le 09/07/24)
[3] « Désastre de Crémère ». Il s’agit d’une expression moderne, comme celle de dies Cremensis, contrairement à celle du dies Alliensis qui se retrouve dans la littérature antique. Voir Engerbeaud Mathieu, « Le “jour de l’Allia” (dies Alliensis) : recherches sur l’anniversaire d’une défaite dans les calendriers romains », dans Mélanges de l’École française de Rome. Antiquité, vol. 130, no1, Rome, École française de Rome, 2018, pp. 251-266, 268 p., [en ligne] https://journals.openedition.org/mefra/4769 (dernière consultation le 09/07/2024)
[4] RICHARDJean-Claude, « Historiographie et histoire […] », art. cit., p. 527
[5] Ibid., p. 528
[6] LE BOHEC Yann, Histoire des guerres romaines (milieu du VIIIe siècle av. J.-C. – 410 ap. J.-C.), Paris, Tallandier, 2017, 606 p., p. 92
[7] Pour une analyse du récit de Denys d’Halicarnasse, voir RICHARD Jean-Claude, « Denys d’Halicarnasse et le dies Cremerensis », art. cit.
[8] Peut être ajouté le récit de Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, 11, 53, 6.
[9] Consul en 478 av. n. è. avec Caius Servilius Ahala. Voir BROUGHTON Thomas Robert Shannon, The magistrates of the Roman Republic, vol. 1, New-York, American Philological Association, 1951, XIX & 578 p., p. 25
[10] Tite-Live, Histoire romaine. Livre II, 50, 1, Paris, Les Belles Lettres, 1940, VIII & 97 p., p. 77, texte établi par Bayet Jean et traduit par Baillet Gaston : « Rursus cum Fabiis erat Veienti belli apparatu certamen »
[11] Ibid., 50, 3-4 : « Id primo acerbum indignumque Veientibus est visum […] Itaque et pecora praedantibus aliqotiens, velut casu incidissent, obuiam acta, et agretium fuga uasti relicti agri, et subsidia armatorum ad arcendas populationes missa saepius simulato quam uero pauore refugerunt. »
[12] Ibid., 50, 5 : « Haec spes prouexit ut ad conspecta procul a Cremera magno campi interuallo pecora, quamquam rara hostium apparebant arma, decurrerent. »
[13] Ibid., 50, 6-8 : « Et cum improvidi effuso cursu insidias circa ipsum iter locatas superassent ut fit pavore iniecto, raperent pecora , subito ex insidiis consurgitur; et adversi et undique hostes erant. Coeuntibusque Etruscis, iam continenti agmine armatorum saepti, quo magis se hostis inferebat, cogebantur breviore spatio et ipsi orbem colligere, quae res et paucitatem eorum insignem et multitudinem Etruscorum, multiplicatis in arto ordinibus, faciebat. »
[14] Ibid., 50, 10 : « ni iugo circummissus Veiens in verticem collis evasisset »
[15] Le Bohec Yann, op. cit., p. 92
[16] Liegeois Liselotte, « Le 18 juillet 390/389 av. n. è. : la bataille de l’Allia », dans La Revue d’Histoire Militaire, Les Lilas, La Revue d’Histoire militaire, 2023, [en ligne] https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2023/07/18/le-18-juillet-390-389-av-n-e-la-bataille-de-lallia/ (dernière consultation le 09/07/24)
[17] C’est notamment l’hypothèse défendue par E. Pais, présentée dans Richard Jean-Claude, « Historiographie et histoire […] », art. cit., pp. 532-534
[18] Liste officielle des consuls année par année. Les fastes que nous avons conservés sont datés de l’époque augustéenne et listent les consuls depuis la mise en place du consulat.
[19] La tradition veut que seul un jeune garçon, mineur au moment de la bataille, ait survécu au sein de la famille des Fabii, justifiant la disparition politique temporaire de la gens.
