Les défauts du système de santé français durant la guerre de Crimée (1853-1856)

Durant la première moitié du XIXe siècle, après avoir connu une histoire riche et une croissance fulgurante depuis sa création à la toute fin du XIIIe siècle, l’Empire Ottoman traverse de véritables chamboulements tant culturels que militaires, politiques et économiques. Ce déclin commence à la fois avec l’accumulation de défaites militaires importantes et avec l’essor considérable des puissances occidentales sur les territoires européens. Au XIXe siècle, trois grandes nations d’Europe cherchent à élargir leur influence sur le monde oriental – et par conséquent sur les territoires ottomans. La Grande-Bretagne souhaite contrôler la route des Indes, la France veut la Syrie et le Liban, quand la Russie, elle, aspire à étendre son propre empire en visant notamment l’accès à la Méditerranée. En mai 1850, un certain « M. de Bouteviev », diplomate russe, dit d’ailleurs que le rôle de la Russie consistera toujours à être le « plus grand ami de la Turquie, ou son pire ennemi »[1]. Les Français et les Britanniques ne voient pas forcément d’un bon œil l’expansionnisme russe sur les territoires arabes. On parle alors de « question d’Orient ». 

Dans cette première moitié du XIXe siècle, l’impérialisme russe inquiète donc. Devant l’influence croissante des forces russes dans la région des Balkans, Napoléon III (1808-1873), bien que peu intéressé par la question des Lieux saints[2] se trouvant dans une zone dominée par les Turcs, souhaite éviter une coalition entre la Russie et l’Autriche contre l’Empire ottoman. Chacune de ces nations avait ainsi des intérêts politiques conflictuels entre elles. La France de Napoléon III cherchait avant tout à reprendre une certaine place – perdue depuis le traité de Vienne de 1815 – sur l’échiquier européen. L’Angleterre quant à elle, menée par son Premier ministre Henry John Temple (1784-1865), craint de devoir faire face à une expansion territoriale de la Russie sur l’Empire d’Autriche qui viendrait la priver de certains privilèges commerciaux – la route des Indes, chère aux Britanniques, ayant à traverser l’Empire ottoman.

Les Turcs sont tiraillés entre la manière dont ils peuvent satisfaire la France afin de se constituer un allié solide et la peur de mécontenter les Russes qui feraient des ennemis terrifiants. Ils prennent très vite parti pour la coalition franco-britannique après que la Russie a envoyé, le 28 février 1853, Alexandre Sergueïevitch Menchikov (1787-1869) en tant qu’ambassadeur à Constantinople, et qui débordait d’un dédain particulier à l’égard des hauts dirigeants ottomans. Une certaine terreur est finalement semée par Menchikov ; son ton hautain le dessert et la Turquie craint pour son existence. En effet, l’ambassadeur russe était connu par ses contemporains comme étant empli de mépris. Il n’apporte pas de respect à l’égard des dirigeants ottomans lors de leur première rencontre et rend les négociations bien trop difficiles.

La Russie cherche à créer un découpage de l’Empire ottoman dont les territoires seraient redistribués à l’Angleterre, l’Egypte, et la Crète. Les Britanniques refusent mais la Turquie ne souhaite pas profiter d’un protectorat anglais. Finalement, la Russie envahit la Moldavie et la Valachie entre juillet et septembre 1853 et met alors le feu aux poudres. Ces événements poussent la Turquie à déclarer la guerre à la Russie le 4 octobre 1853. Un mois de combat plus tard, la flotte turque est détruite dans la Mer Noire par les Russes et l’information finit par tomber dans les mains de la France et de l’Angleterre. Région stratégique constituant un comptoir commercial direct vers l’Empire ottoman, la Crimée devient le théâtre d’un conflit qui va durer plusieurs longs mois[3].

Flappiefh, Carte de la Guerre de Crimée : juin 1853, 10 octobre 2016 – https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_de_Crimée#/media/Fichier:Crimean_war_map_1853-06.svg

Malgré les demandes incessantes de la coalition franco-britannique, le Tsar Nicolas Ier (1796-1855) refuse de quitter les lieux et oblige ces deux nations à déclarer la guerre à la Russie en mars de l’année suivante. Le port d’Odessa est le théâtre de bombardements franco-anglais le 22 avril 1854. Plus tard, en septembre de la même année, a lieu la bataille de l’Alma. Par leur victoire, les Français et les Anglais commencent un siège de plusieurs longs mois à Sébastopol. Enfin, il faut rentabiliser ce siège. La coalition franco-anglaise comprend que les Russes se sont repliés à Malakoff, près d’un bastion autour duquel les dernières forces résistantes se situent. Le lieu tombe enfin dans les mains des Français menés par le général Patrice de Mac Mahon (1808-1893), devenu célèbre par cette victoire. Finalement, la Russie finit par céder – notamment après la mort de Nicolas Ier le 2 mars 1855. Un traité de paix est signé le 30 mars 1856 à Paris, pour le plus grand plaisir de Napoléon III qui permet à la France de retrouver une place importante sur la carte de l’Europe.

Horace Vernet (1789-1863), La Prise de Malakoff, 1858, huile sur toile, 219.5×144 cm, conservée au Musée Rolin – https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Malakoff#/media/Fichier:Vernet_-_La_prise_de_Malakoff.jpg

Perçue par certains historiens comme étant la « première guerre moderne »[4], la guerre de Crimée est le théâtre d’un conflit industrialisé nouveau. Du matériel de photographie était présent sur le terrain pour appuyer les dessins et les peintures réalisées après, des bateaux à vapeur ont été utilisés pour acheminer des provisions et ramener les soldats blessés ou leurs cadavres, ou encore l’emploi massif du télégraphe et des journalistes pour reporter les informations. Au regard des outils nouveaux employés et de la couverture journalistique rigoureuse, ce conflit était bel et bien une porte ouverte vers la modernité technologique. Pourtant, tous les éléments qui constituaient l’existence même de cette guerre ne furent pas des plus modernes. En effet, le nombre de morts sur la durée totale du conflit cache des problématiques sous-jacentes. D’un point de vue comptable, les épidémies qu’ont dû subir les soldats sur place ont considérablement influencé les pertes humaines. On dénombre ainsi, selon les sources d’époque, pas moins de 784 991[5] morts et « seulement » 53 007 tués sur le coup. Typhus, scorbut, fièvre intense et surtout choléra ont été les premiers ennemis des belligérants.

Ainsi, nous pouvons nous demander si la présence de soldats envoyés par la France durant la campagne d’Orient a montré une certaine fragilité de son système de santé. Pour répondre à cette question, nous nous pencherons dans un premier temps sur le respect des mesures de précaution par les soldats français appelés sur le front, ou comment se protéger en temps d’épidémie. Puis, nous traiterons de l’environnement dans lequel les Français vivaient pour évoquer, par extension, les conditions des médecins français présents sur le champ de bataille. Enfin, nous ferons un point sur la gestion des corps et des malades en évoquant la différence de traitement des blessés et des corps entre l’armée française et l’armée britannique.

Respect des mesures de précaution ; ou comment se protéger en temps d’épidémie ?


Si « seulement » 53 000 soldats ont directement été tués par l’ennemi, toutes armées confondues, comment est-il possible que l’on dénombre quasiment 800 000 décès sur une si courte durée de deux ans et demi de combat ? Les chiffres officiels donnés par Jean-Charles Chenu[6] (1808-1879) en 1865, dans un long et complet rapport, avancent que 731 984 personnes sont décédées suite à des blessures ou à une maladie. Les chiffres concernant les soldats français sont explicites : 89,3 % des décès français sont dus à une maladie ou à une blessure longue. Une problématique surgit néanmoins : quels chiffres donner pour faire le décompte du nombre de morts ? Trois sources exposent chacune un modèle de comptage différent. Premièrement, la vision défendue par Le Moniteur de l’armée[7]qui avance, en 1856, dans deux numéros de juillet, que les pertes françaises s’élèveraient à 62 519 morts. Nous savons que ce dernier s’est appuyé sur les chiffres donnés par Lucien Baudens[8] qui a additionné le décompte des morts à Constantinople et en Crimée. Cette vision « optimiste »[9] vient contredire celle plus pessimiste utilisée par les Anglais qui consiste à ne garder que la différence du nombre de soldats envoyés avec le nombre de soldats rentrés. Les Français ont envoyé 325 710 soldats et 212 779 sont revenus : il y aurait alors 112 931 morts. Jean-Charles Chenu décrit une vision différente : en ajoutant au nombre de morts celui des disparus, il comptabilise 95 307 victimes. Peu importe la teneur des chiffres avancés, il faut pouvoir expliquer la raison de ce total.

La concentration d’hommes au sein d’un même lieu étant en effet élevée sur le champ de bataille et l’arrière, les différentes maladies présentes sur le terrain pouvaient se propager en toute quiétude. En effet, le choléra se diffusait par absorption d’eau ou d’aliments contaminés, le typhus par les poux infectés ou encore le scorbut par le manque de nourriture saine et riche en vitamine C. Le scorbut était une maladie redoutée. Les populations savaient déjà à cette époque qu’il fallait se nourrir correctement et sainement pour ne prendre aucun risque. La « logistique britannique »[10] est vivement critiquée par le docteur britannique Georges Lawson puisqu’il estime que les ravitaillements en nourriture sont mal organisés car personne ne sait réellement d’où viennent certains cageots de fruits et légumes ni depuis combien de temps ils se trouvent en mer. Or, ce n’est pas le scorbut qui frappe le plus l’armée britannique avec « seulement » 10,7 % de la totalité des morts liés à une maladie.

De leur côté, les Français vantent les mérites de la Grande-Bretagne dans sa gestion préventive des maladies. Par exemple, les médecins anglais disposaient de stocks importants de jus de citron anti-scorbutique : l’armée britannique accorde à ce jus sa précaution réussie contre le scorbut. Le manque d’acides végétaux étant  déploré par les médecins français, le choix des Britanniques était mis en valeur. Chacun semble se désintéresser de ses propres moyens et actions pour prévenir de fléaux extra-militaires, comme si le voisin était meilleur. C’est en tout cas ce que constate Lucien Baudens en avouant que lorsqu’on « compare les conditions où se trouvèrent les Anglais au début de la guerre, qui les prenait au dépourvu, et celles où ils s’étaient placés en 1856, on est forcé de reconnaître la grandeur de la nation britannique »[11].

Les Anglais prenaient la peine de nettoyer leur linge de corps à l’eau chaude et changeaient de vêtements deux fois par semaine, quand les Français, eux, ne prenaient pas de tels soins. L’intérêt de l’eau chaude était de purifier les habits et donc d’éviter une malpropreté de la peau des soldats. Le premier réflexe des médecins en hôpitaux était de passer les vêtements des malades sous l’eau chaude. Cette pratique était connue des services français mais n’était quand même pas utilisée sur leurs campements. Néanmoins, certaines d’entre elles n’étaient pas forcément plus avantageuses du côté britannique : ils avaient pris l’habitude de détruire leurs ordures l’hiver en créant leur propre feu ; le problème étant que ces déchets brûlaient mal et créaient une fumée noire, épaisse et nauséabonde. De leur côté, les Français préféraient les enterrer. En outre, pour se prévenir de soucis de santé, les officiers des armées navales ne rataient pas une seule fois l’heure des repas, ni en avance, ni en retard. Lucien Baudens précise que si les officiers sur terre avaient suivi la même rigueur dans l’heure des repas, peut-être les mesures d’hygiène auraient été plus faciles à respecter par la suite[12]. En tout cas, certaines précautions considérées comme basiques de nos jours ne l’étaient pas autant à l’époque.

En 1847, un rapport exposant l’intérêt capital de se laver les mains avant tout déplacement dans une maternité ou un contact avec autrui était divulgué par Ignace Philippe Semmelweis (1818-1865). Pourtant, quand il arrive en France en 1851, ce rapport ne trouve pas d’oreilles curieuses et les scientifiques de l’époque ne choisissent pas de donner de la valeur à ses recherches. Cet événement se place dans une problématique plus générale : les précautions prises par les Français pendant la guerre de Crimée. En France, la commission déployée pour le casernement des français sur place n’est pas réputée pour se préoccuper de l’hygiène des soldats[13]. Une mauvaise réputation est perceptible du côté français, mais est-ce suffisant pour expliquer factuellement le manque de précaution de son camp ?

La science médicale est la meilleure alliée des troupes lorsqu’une guerre se retrouve aussi lointaine. Pourtant, c’est bien l’hygiène et l’insalubrité des camps qui meurtrissent le plus les soldats présents sur le champ de bataille. Les conseils donnés par la médecine ne sont pas respectés tant que la mort ne semble pas s’approcher de trop près. L’hygiène est liée indirectement au danger : pourquoi prendre ses précautions si l’on ne risque rien ? Le premier intérêt d’une nation lors d’un conflit armé est de protéger ses troupes aussi longtemps que possible. Il paraît plus aisé de le faire d’une maladie que « du feu et de la poudre »[14]. Alors comment faire en sorte que les soldats se protègent de manière correcte et suffisante ? Dans le cas où les précautions étaient relativement lacunaires, les ambulances et les hôpitaux finissaient par se remplir et ne permettaient pas des soins suffisamment efficaces. Plus on accumulait les blessés et les malades au sein d’un hôpital ou d’une ambulance, moins on pouvait leur administrer des soins optimaux. En outre, à cette époque, la théorie des miasmes[15] était encore prise au sérieux : si on concentrait un nombre important de malades au même endroit, alors des miasmes se formaient et créaient une atmosphère nauséabonde qui permettait le maintien continu d’une certaine nocivité de l’air. Néanmoins, beaucoup pensaient qu’il était nécessaire de positionner tous les malades au même endroit pour les confiner entre eux. Cette théorie a vite été contrecarrée puisque rapidement des hôpitaux annexes ont été déployés pour accueillir la masse de malades qui arrivaient à l’arrière de la ligne de front.

Pour conclure, une conférence a  lieu à Genève en octobre 1863 et établit divers faits sur l’insuffisance du service sanitaire des armées en campagne. Trois points ont été mis en avant :

  • « 1° L’insuffisance évidente du service sanitaire des armées en campagne, surtout depuis l’emploi des nouvelles armes de précision ;
  • 2° La nécessité d’assurer aux combattants, sans distinction de nationalité, des soins plus en rapport avec leurs besoins ;
  • 3° […] [la question d]es prisonniers de guerre, autre classe de malheureux qui, plus ou moins maltraités par les marches et les combats, subissent, bien qu’ils aient la vie sauve, une douleur morale qu’il appartient aussi à l’esprit chrétien de consoler. »[16]

Le constat est alarmant pour les conditions sanitaires en temps de guerre et pour le respect des mesures de précaution. Jean-Charles Chenu remarquait déjà lui-même une insuffisance numérique du personnel médical dans les hôpitaux et les ambulances des armées en Orient. L’objectif de la conférence tenue à Genève est de se servir des erreurs survenues lors du conflit en Crimée pour mieux appréhender d’éventuels combats à venir. Pour éviter de tels problèmes sanitaires en temps de guerre, il fallait avant tout vivre dans un environnement plus hospitalier que celui dans lequel vivaient les troupes.

L’environnement de guerre des soldats et médecins français


L’environnement des soldats et des médecins français sur le champ de bataille, et en retrait, n’était pas le plus joyeux dans lequel vivre. Boue, températures parfois glaciales, maladies, grognements des touchés et deuil des disparus, faisaient état de la difficulté et de la contrainte de devoir passer plusieurs longs mois sur des terrains inadaptés. Si la condition des soldats n’était évidemment pas la plus appréciable, celle des médecins ne constituait pas non plus un confort évident. Les médecins de guerre n’étaient pas aussi bien considérés que ceux officiant sur le sol français[17]. En effet, depuis un décret du 23 avril 1850, les officiers de santé se recrutent parmi les stagiaires, nouvellement jeunes docteurs. Ce choix crée des distinctions entre médecins et stigmatise la condition de ceux qui se rendent sur les lieux de bataille.

Des infirmeries et des ambulances se tenaient sur place, légèrement en retrait des des combats, pour accueillir les blessés et les malades. Leur garantir des premiers soins en cas de blessures plus ou moins graves, ou de maladies curables, pouvait les maintenir en vie le temps de les envoyer loin du théâtre de la guerre. Les hôpitaux, eux, accueillaient les blessés et les malades de longue durée, c’est-à-dire ceux qui nécessitaient une prise en charge plus importante. Certains hôpitaux étaient réputés pour la qualité de leurs services, comme celui de Péra[18] où les malades étaient reçus dans des chambres uniques. Des soins plus optimaux et « affectueux »[19] étaient administrés aux patients qui avaient le luxe de pouvoir se faire soigner par le médecin militaire de leur choix. Néanmoins, tous n’avaient pas cette opportunité puisque dans beaucoup d’autres hôpitaux, les patients étaient entassés dans un seul et même lieu – en partie à cause des théories aéristes de l’époque qui accrurent l’intérêt porté à la météorologie.

James Robertson, Camp britannique près de Balaklava, date inconnue (probablement 1854, année de la bataille de Balklava), photographie – https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_de_Crimée#/media/Fichier:Crimean_War_1854-56_Q71098.jpg

D’un point de vue climatique, les différentes complications liées à la météo portaient régulièrement préjudice aux troupes. Il était rare qu’un campement reste sans modifications très longtemps. Lorsqu’il pleuvait, le terrain devenait impraticable et les soldats devaient soit  assumer le choix du lieu, soit  se relever et chercher un endroit plus sec. Pendant l’hiver, les conditions étaient particulièrement difficiles. La « violence du vent »[20] rendait même ingérables les conditions glaciales. Il ne faut cependant pas médire sur l’importance du vent. En effet, les terres boueuses de Crimée étaient asséchées grâce aux vents forts de la région et ceux-ci permettaient un renouvellement continuel de l’air. Ainsi, le vent chassait les miasmes et les odeurs des cadavres enterrés. Cependant, il ne garantissait pas toujours, en fonction des régions géographiques, un bien-être particulier. La partie de la Crimée occupée par les Russes était une zone de steppes vide d’arbres, où la culture de la terre était difficile et dans laquelle l’eau ne ruisselait pas. Là où se trouvaient Britanniques, Français, et alliés, la terre était beaucoup plus fertile, « parsemée d’oasis et de vignobles assez renommés »[21]. Pour se protéger du froid arrivant progressivement dans la région, les forces alliées creusèrent des larges trous circulaires de 80 centimètres de profondeur pour y placer leurs tentes. Par ailleurs, il était possible de voir les cadavres s’amasser dans des fosses en contrebas de certaines collines, dévorés progressivement par les vautours. Il y était dit que la taille apparente des fémurs et des tibias permettait de différencier les Russes des Français et des Anglais. Enfin, quand il n’était pas possible de changer de bivouac, il fallait redoubler d’efforts pour maintenir une condition saine et salubre de son corps et de son camp. Le sol qui environnait les tentes était arrosé de lait de chaux pour assainir les terres. Les soldats étaient si peu concernés par leur propre hygiène de vie qu’il fallait réussir à les convaincre de sortir de leurs tentes quand le temps le leur permettait afin de nourrir sa peau des rayons du soleil et faire sécher leurs vêtements humides.

Durant cette période, les blessés et les malades ont été pris en charge différemment : on modifie les camps de base en abandonnant les tentes pour y privilégier les baraques – des petites constructions temporaires en bois. Plus résistantes, ces petites bâtisses, construites rapidement, permettaient d’abriter les malades et les blessés avec une sécurité plus évidente contre les aléas climatiques. Toutefois, les baraques avaient des limites qu’elles-mêmes se créèrent. Par exemple, à partir du 9 novembre 1854, les conditions se dégradèrent lors du siège de Sébastopol. Le 14 novembre, une petite averse se transforma en une pluie torrentielle accompagnée de neige, de grêle, et d’une secousse totale de la mer. Tout fut renversé, les tentes furent déchirées et le contenu s’envola, les arbres environnants tombèrent sous les rafales de vent, et « la baraque de l’ambulance du grand quartier général s’écras[a] sur les blessés »[22]. Les tranchées furent inondées et le terrain se retrouva très rapidement impraticable. Les conditions climatiques ont eu un impact inéluctable sur la vie en campagne militaire. La tempête passée, il fallut tout reconstruire, vivre pendant quelques jours avec les pieds dans l’eau et voir le scorbut arriver en trombe à cause de l’abaissement de la température et des premières congélations de la nourriture. Le choléra, lui, ne se propageait quasiment plus puisque les conditions météorologiques limitaient sa vitesse de transmission. Le temps de la guerre fut finalement marqué par la dureté des conditions de vie plus que par les combats directs entre les belligérants. Celles-ci sont néanmoins déclinables selon l’armée dont il est question. Il est alors judicieux de comparer la gestion des corps et des malades entre les armées française et britannique pour pouvoir dresser un constat des erreurs mentionnées par Jean-Charles Chenu.

Gestion des corps et des malades : comparaison franco-britannique


En France, il n’existe pas d’administration sanitaire indépendante au moment de la préparation du conflit. La question de la salubrité publique pour la partie civile du pays est sous le joug du ministère de l’Agriculture, du Commerce et des travaux publics, tandis que le service de santé militaire se place sous l’autorité du Service de l’intendance. En Grande-Bretagne, les « modalités d’urbanisation »[23] nécessitent d’imposer des mesures sanitaires et hygiéniques à la hauteur de l’architecture britannique. La problématique de la salubrité publique anglaise est alors traitée de manière plus rigoureuse qu’en France même s’il ne faut pas y nier l’existence d’un traitement politique des questions d’hygiène.

L’utilisation des nouvelles technologies montre une réelle différence entre la gestion de guerre de la France et de l’Angleterre. Les Britanniques disposaient de plusieurs bateaux à vapeur qui permettaient un voyage beaucoup plus rapide entre les territoires situés à l’arrière des combats et le pays. Ainsi, les blessés et les malades profitaient de la vitesse des bateaux de retour en Angleterre pour obtenir des soins le plus rapidement possible.

Roger Fenton, L’Entente cordiale, 1855, Photographie sur papier salé, 160×170 mm, collection du Musée d’Orsay, Paris – https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Roger_Fenton_-_L%27Entente_cordiale_-_Google_Art_Project.jpg

Durant le conflit en Crimée, les médecins et chirurgiens ont vu leur tâche se diviser en trois grandes parties : la « prophylaxie »[24] – à savoir l’ensemble des moyens mis à disposition pour se prévenir d’une maladie -, le traitement des blessures de guerre et celui des maladies. La France n’a pas spécialement été reconnue pour sa gestion des conditions de vie et d’hygiène de ses propres soldats. Les règles de prophylaxie étaient justement « violées »[25] par les soldats français. Malgré la hauteur et la libre circulation de l’air dans les lieux dans lesquels ils avaient l’habitude d’établir leurs campements, leurs tentes étaient beaucoup trop rapprochées entre elles pour ne ménager seulement que quelques pas. Il aurait fallu laisser plus d’espace entre les tentes pour assainir le sol en les changeant régulièrement de place. Malgré les demandes de médecins présents dans les hôpitaux de guerre, l’espacement entre les tentes n’était pas respecté et cela permettait ainsi une transmission plus rapide des maladies, à cause de la proximité des soldats. C’est d’ailleurs l’accumulation de malades au même endroit qui entraîna l’éclatement du typhus dans l’hôpital de Daoud-Pacha selon un rapport[26] de son médecin en chef, M. le docteur Garreau, daté du 29 janvier 1856.

Anonyme, Attaque des positions russes par les zouaves durant la bataille de l’Alma, 1854 – https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_de_Crimée#/media/Fichier:French_Zouaves_storming_and_capturing_Telegraph_Hill_battle_alma.jpg

Contrairement aux Français, les Anglais, eux, ont totalement métamorphosé leurs camps de base. Des chemins de fer ont été très rapidement installés afin d’apporter leurs industries. Le confort est une donnée prépondérante dans les installations des alliés. Si un médecin des armées français se permet de le constater[27], c’est qu’il devait sûrement exister des différences entre les camps. Celles-ci sont largement caractérisées par l’absence de scorbut et de typhus dans les camps britanniques, tandis que la France, elle, a subi de nombreuses pertes à cause de ce dernier. Les conditions des Britanniques en arrivant sur place et en repartant étaient diamétralement opposées. Grâce à l’avantage qu’ils se sont donnés en permettant le déplacement et le transport des troupes, les Britanniques ont pu rallier bien plus rapidement les campements et les hôpitaux que les Français.

En outre, la presse anglaise, qui rapportait et diffusait les souffrances des soldats britanniques grâce aux correspondants présents sur place, permit une « rapide amélioration de la prise en charge des blessés et des malades »[28], là où les Français étaient considérablement en retard sur leurs voisins. Ce retard est rapidement constaté par les médecins français présents sur place. C’est notamment le cas de Lucien Baudens qui définit les Anglais comme « moins irrésolus »[29] à créer un très grand hôpital lorsque les Français, eux, « hésitai(en)t » à le faire. Leur indécision se traduit notamment par la difficulté de l’armée française à créer un hôpital organisé. Quand les Britanniques construisirent deux hôpitaux pouvant accumuler respectivement 3000 et 300 malades, à quelques kilomètres d’Abydos, au bord du détroit des Dardanelles, les Français bâtirent de leur côté un hôpital pouvant accueillir 420 malades. Ce dernier était désorganisé ; les quatre salles principales étaient placées au sein de la même cour centrale et le bâtiment n’avait pas été construit en hauteur pour permettre une aération optimale et éviter ainsi l’entassement des malades dans une surface restreinte.

D’autres différences apparaissaient très nettement entre les armées française et britannique. Le cas de la condition nutritive est assez explicite : les ouvriers anglais qui travaillaient pour créer des chemins de fer et pour importer leurs industries avaient droit à 2 livres de viande par jour – équivalant à 900 grammes -, contre 120 grammes pour les ouvriers français. Par ailleurs, Lucien Baudens, en sa qualité de médecin militaire présent sur place, avouait ne pas comprendre la gestion des repas dans l’armée française. En effet, un premier mets était donné à dix heures du matin, puis un deuxième à quatre heures de l’après-midi[30], créant alors une séparation de dix-huit heures sans manger entre le second repas de la journée et le premier du lendemain.

Si certains médecins français mettaient en avant les avancées logistiques de l’armée britannique, les Anglais, de leur côté, prônaient aussi par moment la gestion des crises épidémiques de l’armée voisine. D’un point de vue purement hygiéniste les Français ne prenaient pas du tout assez de précautions pour se prévenir des maladies environnantes et menaçantes. L’organisation de leurs hôpitaux était généralement propice à la propagation des maladies puisque les patients les plus malades étaient rassemblés au même endroit. Les Anglais, eux, avaient tendance à mieux développer leurs camps de base, à comprendre lorsqu’il y avait des problèmes structurels et à réagir en cas de nécessité.

Finalement, le système de santé français n’est pas complètement devancé par celui de son voisin britannique. Pourtant, le retard technique de la presse de guerre française – comparé aux Anglais qui ont envoyé des reporters sur le terrain pour ramener au pays le récit du conflit -, et la communication lente entre le front et l’arrière traduisent la difficulté de l’armée française à gérer ses blessés et malades. Pouvoir prévenir le gouvernement français le plus rapidement possible des problèmes d’hygiène, engendrés par le climat parfois intenable et l’entassement des soldats dans une surface limitée, fut une des raisons qui peuvent expliquer le désastre sanitaire en Crimée. Si le système de santé français a eu des limites tout au long du conflit, la proportion de décès liés à une maladie ou une longue blessure n’est, au final, pas particulièrement plus élevée que ses voisins, ses alliés, ou ses ennemis.

Sources primaires :

  • BAUDENS Lucien, La Guerre de Crimée : les campements, les abris, les ambulances, les hôpitaux, etc., Paris, Michel Lévy frères, 1858, 412 p., [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30405843 (dernière consultation le 30/06/2021)
  • CHENU Jean-Charles, Rapport au Conseil de santé des armées sur les résultats du service médico-chirurgical aux ambulances de Crimée et aux hôpitaux militaires français en Turquie, pendant la campagne d’Orient en 1854-1855-1856, Paris, V. Masson et fils, 1865,  732 p., [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k61150980.texteImage (dernière consultation le 30/06/2021)

Sources secondaires :


[1]GOUTTMAN Alain, La guerre de Crimée : 1853-1856, la première guerre moderne, Paris, Perrin, 2006, p. 30.

[2]Ces Lieux saints constituent plusieurs zones d’influence catholique dans le monde oriental comme le Saint-Sépulcre de Jérusalem ou la basilique de la nativité à Bethléem. Officiellement sous la protection de la France, les lieux dont il est question ici deviennent de plus en plus le théâtre de conflits entre les « pèlerins et les moines orthodoxes » qui peuplent progressivement les lieux et les catholiques déjà sur place. Napoléon III est confronté à l’influence des catholiques de France qui ont une puissance importante sur le territoire. Ces espaces symboliques et importants pour les catholiques se révèlent être des problématiques complexes.

[3]La Crimée est située au bord nord de la Mer Noire, faisant office de frontière directe entre les actuelles Russie (est) et Ukraine (ouest) et dont Sébastopol constitue tant la ville principale qu’une base navale dans laquelle se trouvait la flotte russe de la Mer Noire.

[4]Ibid., p. 30.

[5]CHENU Jean-Charles, Rapport au Conseil de santé des armées sur les résultats du service médico-chirurgical aux ambulances de Crimée et aux hôpitaux militaires français en Turquie, pendant la campagne d’Orient en 1854-1855-1856, Paris, V. Masson et fils, 1865,  p. 617, [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k61150980.texteImage (dernière consultation le 30/06/2021)

[6]Jean-Charles Chenu était un médecin militaire français. En 1855, il participe à l’expédition française vers la Crimée en tant que médecin principal de première classe nouvellement promu. Dix ans plus tard, il publie un rapport au Conseil de santé des armées concernant la campagne d’Orient entre 1854 et 1856.

[7]Le Moniteur de l’armée est un organe de presse militaire créé en 1840 et absorbé par L’Echo de l’armée en juillet 1893. Basé à Paris, le titre original du journal était Le Moniteur de l’armée organe des armées de terre et de mer, de la réserve et de l’armée territoriale.

[8]Jean Baptiste Lucien Baudens est un médecin militaire et chirurgien français. Né en 1804 et mort en 1857, la dernière guerre à laquelle il prend part est celle de Crimée qui est l’objet de ce travail. Avant sa mort, il publie un ouvrage relatant les conditions de vie sur le terrain de la Guerre de Crimée : La Guerre de Crimée. Les campements, les abris, les ambulances, les hôpitaux, etc.

[9]ARZALIER Jean-Jacques, « Les services de santé face à la guerre de Crimée (1854-1856). Étude comparative de la prise en charge sanitaire des armées britanniques et françaises en Orient », dans BELMAS Élisabeth (éd.) et NONNIS-VIGILANTE Serenella (éd.), La santé des populations civiles et militaires : nouvelles approches et nouvelles sources hospitalières, XVIIe-XVIIIe siècles, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010, 311 p., pp. 151-175, [en ligne] https://www.researchgate.net/publication/338099417_Les_services_de_sante_face_a_la_guerre_de_Crimee_1854-1856_Etude_comparative_de_la_prise_en_charge_sanitaire_des_armees_britanniques_et_francaises_en_Orient (dernière consultation le 30/06/2021)

[10]Ibid., paragraphe 41.

[11]BAUDENS Lucien, La Guerre de Crimée : les campements, les abris, les ambulances, les hôpitaux, etc., Paris, Michel Lévy frères, 1858, p. 23, [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30405843 (dernière consultation le 30/06/2021)

[12]Ibid., p. 49.

[13]Ibid., p. 12.

[14]Ibid., p. 88.

[15]La théorie des miasmes – ou théorie aériste – est une notion selon laquelle les maladies se transmettent par la corruption de l’air. Cette théorie remonte depuis les temps anciens et il faut attendre la fin du XIXe siècle pour qu’elle soit officiellement nuancée lors de la découverte des bactéries porteuses de maladie (comme le choléra en 1883).

[16]CHENU Jean-Charles, op. cit., p. 648.

[17]FREDJ Claire, « Compter les morts de Crimée : un tournant sur l’identité professionnelle des médecins de l’armée française (1865-1882) », dans Histoire, économie & société, vol. 29, n°3, Paris, Armand Colin, 2010, 132 p., p. 96, [en ligne] https://www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2010-3-page-95.htm (dernière consultation le 30/06/2021)

[18]Ville située à proximité de Constantinople, l’ancien nom de la ville d’Istanbul en Turquie actuelle.

[19]BAUDENS Lucien, op. cit., p. 213.

[20]Ibid., p. 31.

[21]Ibid., p. 15.

[22]CHENU Jean-Charles, op. cit., p. 64.

[23]GUILLAUME Pierre, « Une société à soigner : Hygiène et salubrité publique en France au XIXe siècle.Gérard Jorland, Paris, Bibliothèque des histoires, Gallimard, 2010, 361 p., ISBN : 978-2-07-012615-6 », dans Revue d’histoire de la protection sociale, vol. 3, n°1, 2010, 152 p., pp. 140-142, [en ligne] https://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2010-1-page-140.htm (dernière consultation le 30/06/2021)

[24]BAUDENS Lucien, op. cit.,p. 8.

[25]Ibid., p. 60.

[26]Le rapport dont il est question ici est cité par Lucien Baudens dans ibid., p. 245.

[27]Ibid., p. 23

[28]ARZALIER Jean-Jacques, op. cit., pp. 151-175.

[29]BAUDENS Lucien, op. cit., p. 11.

[30]Ibid., p. 53.

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