Les Extravagances d’El Picaro : le général Antoine-Charles de Lasalle par ceux qui l’ont connu (Partie 2/2)

Un homme de bons mots…

 

En dépit de sa violence sur le terrain et de ses frasques dans la vie de paix, Lasalle s’est toujours fait remarqué pour ses bons mots, son sens de la répartie et sa faculté à mettre tout le monde à l’aise en sa présence. 

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Dès sa première campagne et ses premiers combats, Lasalle se fait remarquer par son ardeur au combat mais aussi par son sens incroyable de la répartie. Emile-Auguste Bégin, l’historien messin, reprend une anecdote fameuse arrivée lors de la première campagne d’Italie en 1796 qui peut, certes être remise en question mais qui, ayant fait le tour de l’armée, doit certainement être tirée d’un mot véritable colporté par l’intéressé lui-même. De fait cela permet d’apprécier la grande culture antique de Lasalle, alors 21 ans et qui subit là la seule -brève- captivité de sa carrière : 

« À la fin du mois de juillet 1796, Lasalle, enfermé dans Brescia, fut pris par le corps d’armée de Quasdanowich et conduit au quartier général de Wurmser. Interrogé par le vieux maréchal autrichien sur l’âge que pouvait avoir Bonaparte dont la réputation était devenue tout-à-coup si éclatante : L’âge qu’avait Scipion lorsqu’il vainquit Hannibal, répondit le jeune officier avec une noble fierté qui plut à Wurmser. Flatté de se voir comparer indirectement au général carthaginois, il fit à son prisonnier le plus aimable accueil, et le renvoya peu après sur parole. »

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Retour à Salamanque à l’été 1801. Au quartier-général, Lasalle, alors simple colonel, fait l’attraction pour égayer les jours d’un corps expéditionnaire français s’ennuyant dans une guerre qui s’est terminée avant même que les troupes françaises ne se rendent utiles. Thiébault témoigne : 

« Tous les deux ou trois jours, il faisait chasser le général en chef [Leclerc]; tous les jours, il faisait avec moi de la musique pendant deux ou trois heures ; ce qui un jour, à dîner chez le général Leclerc, lui permit de dire : J’ai dans votre armée, mon général, une singulière destinée. Je vous ai donné le goût de la chasse ; j’ai rendu le goût de la musique au général Thiébault ; il me reste plus qu’à faire naître chez le général Monnet le goût de l’esprit. »

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Lasalle a toujours aimé avoir le dernier mot même lorsqu’il s’agit de l’Empereur. Il le prouve ici dans un dialogue assez cocasse avec l’Empereur lors d’une revue générale de la cavalerie en mai 1807. Denis-Charles Parquin du 20ème régiment de chasseurs à cheval nous le raconte : 

« C’est ce même général Lasalle qui fit une réponse fort drôle à l’Empereur lorsque Sa Majesté passa, le 5 juillet, la revue de toute la cavalerie. L’Empereur, dans cette revue, avait été très généreux pour les avancements et les décorations. Le général, pourtant, ne paraissait pas satisfait. « Qu’avez-vous donc ? lui dit l’Empereur, vous ne paraissez pas content. -Je suis heureux de vos bontés, Sire ; mais je ne suis pas encore satisfait : j’espérais que Votre Majesté aurait jeté les yeux sur moi pour commander le premier régiment du monde : en un mot, j’espérais remplacer le général Dahlmann, colonel de vos guides. » L’Empereur répondit : « Quand le général Lasalle ne jurera plus et ne fumera plus, non seulement je le mettrai à la tête d’un régiment de cavalerie de ma garde, mais je le ferai un de mes chambellans. » Le général Lasalle s’inclina et dit à l’Empereur : « Sire, puisque j’ai toutes les qualités d’un marin, je demande à Votre Majesté le commandement d’une frégate. -Non pas, non pas ; ce ne serait pas mon compte, reprit l’Empereur en riant, Vous commanderez les vingt régiments de cavalerie en l’absence du prince Murat. »

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Sachant avoir l’expression qui convient au moment qu’il convient, Lasalle se fait remarquer encore une fois par l’une de ses sorties verbales le 17 juin 1807, près du fleuve Niémen, alors que, suite à une embuscade des cosaques russes, l’un de ses subalternes et ami, le colonel du 7ème régiment de hussards, Edouard de Colbert (1778-1853), est victime de blessures aussi douloureuses qu’improbables… Le général Charles Thoumas (1820-1893), ayant eu accès au journal intime de Edouard de Colbert, raconte cet extrait dans une biographie de Colbert en 1888 : 

« Ce jour-là, le colonel Colbert montait un magnifique cheval pris la veille à un officier prussien. On poursuivait vivement les cosaques et chacun, colonel en tête, y allait de tout cœur, quand, au détour d’un bois, Colbert tombe dans une embuscade et se voit soudain entouré par des forces très supérieures. Halte ! crie-t-il à pleins poumons ; mais au train dont galopent les hussards, il n’est pas commode de s’arrêter et de faire demi-tour. Bientôt, cependant, ils reviennent en arrière avec le même entrain qu’ils avaient mis à poursuivre les cosaques. En véritable chef, le colonel reste le dernier, surveillant la retraite de son régiment mais lorsqu’il veut piquer des deux pour le rejoindre, son magnifique cheval reconnaissant probablement ses amis de la veille, se refuse absolument à les quitter et voilà Colbert entouré d’une nuée de cosaques le piquant à qui mieux… Par bonheur, un chef d’escadron du 7ème (peut-être Domon) qui lui aussi surveillait la retraite, s’aperçoit de la position du colonel, rallie quelques hussards et fait tirer dans le tas. Colbert est ainsi dégagé mais il garde pour souvenir des cosaques quinze ou seize blessures, heureusement peu graves (la lance des cosaques étant une perche terminée par un simple clou) … mais doublement piquantes, tous les coups ayant porté par derrière. Un peu penaud, le colonel du 7ème hussards, se rend à l’ambulance où il est forcé de s’étendre sur le ventre pour se faire panser. C’est dans cette position que le trouve Lasalle, qui, instruit de l’affaire, venait consoler son ami !… […] La vraie exclamation de Lasalle, qui s’explique, d’ailleurs, par le peu de gravité des blessures, est celle-ci : « Bougre de cochon ! Ce n’est pas à ton âge que l’on montre son cul à tout le monde ! »

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Au printemps 1808, Lasalle est envoyé en Espagne avec un commandement qui inclut de nouvelles troupes. Parmi elles, se trouvent le régiment des chevau-légers polonais de la Garde Impériale, formé en 1807 et appelé à un destin extraordinaire sous le Premier Empire. De l’aveu des officiers polonais même, l’enseignement du général Lasalle fut le meilleur possible et contribua grandement à endurcir cette unité qui deviendra vite l’un des meilleurs régiments de l’armée.

Ce fut aussi l’occasion pour les Polonais de découvrir les talents de Lasalle comme chansonnier qui démontra immédiatement à ces soldats ce que voulait dire la convivialité à la Française. L’officier mémorialiste du régiment, Józef Załuski (1787-1866), nous en dit plus : 

Lasalle discutant avec des officiers du régiment polonais de la Garde dans Burgos en 1808 (Source-Aquarelle de Jack Girbal, collection de l’auteur)

« À peine avions-nous fait connaissance du général Lasalle quand il eut entendu la marche du régiment, composée, en majeure partie, en l’honneur de Napoléon ; il nous fit chanter, le lendemain, un couplet qu’il avait composé pour nous. »

 

Les Français étaient en Pologne

L’Espagne voit des Polonais…

L’Europe verra sans vergogne

Régner Français et Polonais.

Quelle nation est assez forte

Pour résister à leur effort ?

Polonais, Français font en sorte

De mettre tout le monde à mort.

 


L’honneur avant tout !

 

La valeur sans doute la plus importante dans la vie de Lasalle fut l’honneur et il le prouva en de multiples occasions que ce soit sur ou en dehors du champ de bataille. 

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Au début de la campagne de 1806 contre la Prusse et son alliée, la Saxe, les cavaliers du général Lasalle se retrouvent à chevaucher à travers les routes de Saxe formant le flanc droit de la Grande Armée. Lasalle, acceptant toute forme de combat régulier, a par contre une sainte horreur de tout ce qui peut lui apparaître comme contraire à l’honneur du combattant et apprenant que certains exhortent les paysans à profiter du repos des soldats français pour les assassiner, sa réaction ne se fait pas attendre comme nous le confie Louis Bro, alors officier au 20ème régiment de chasseurs à cheval et qui suit les traces de la brigade de Lasalle avec la sienne : 

« Au village de Goesell [petit village de Saxe], un pasteur protestant, le drapeau noir arboré sur son clocher, sonnait le tocsin, pour appeler ses paroissiens à l’égorgement des soldats. Un général, Lasalle, le fit saisir et attacher sur une porte, au-dessous d’un écriteau d’infamie. »

Notons que Lasalle reproduira ce procédé avec un moine espagnol en 1808.

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Suite aux doubles victoire françaises de Iéna et Auerstedt le 14 octobre 1806, les deux principales armées prussiennes sont hors d’état de combattre et essayent de retraiter vers la Pologne et les provinces orientales du pays pour tendre la main aux Russes. Napoléon lance alors sa cavalerie à toutes brides pour qu’elle achève les Prussiens en déroute : la brigade de Lasalle va grandement s’y illustrer mais lors d’un accrochage aux alentours du 20 octobre 1806, une mésentente entre Lasalle qui croit effectuer le mouvement adéquat et le maréchal Murat qui ne le fait pas soutenir, manque de virer au drame tant la conception de l’honneur de Lasalle est haute. Le sous-lieutenant Nicolas Curély (1774-1827) du 7ème hussards nous explique pourquoi : 

« L’ennemi avait 20,000 hommes d’infanterie et 5,000 chevaux ; la brigade n’avait que 600 à 800 chevaux ; Lasalle fit sa retraite en bon ordre et ne perdit pas un homme, mais il fut blâmé par l’Empereur et mis à l’ordre de l’armée comme ayant fui devant les Prussiens. Lorsqu’il eut connaissance de cet ordre, il voulut se brûler la cervelle ; on l’en empêcha, et il alla parler à l’Empereur. Celui- ci l’écouta, et quand Lasalle eut discuté les faits tels qu’ils s’étaient passés, Napoléon lui dit : « On m’avait trompé ; soyez tranquille et continuez à me servir comme vous l’avez fait jusqu’ici. »

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Près de deux mois plus tard, les Prussiens quasiment anéantis en règle, les Français se trouvent maintenant aux prises avec les Russes en Pologne. Là encore le sous-lieutenant Curély nous rend témoin d’une scène surréaliste où un Lasalle, ulcéré de se voir humilié par ses propres troupes, prend une décision aussi sévère que stupéfiante : 

« Vers deux heures après midi, on ordonna l’attaque ; notre ligne de cavalerie avait sa droite appuyée au bois ; la brigade Lasalle formait l’extrême gauche et devait charger sur l’artillerie russe. À peine cette brigade eut-elle fait vingt pas en avant pour charger qu’on entendit crier : Halte ! halte ! et ce cri fut répété sur toute la ligne. L’ennemi ne tira pas un coup de canon, et cependant les deux régiments firent demi-tour et battirent en retraite ; ils ne purent être ralliés qu’au bout d’un demi-quart d’heure. Chose absolument inconcevable ! il n’y avait ni un cavalier ni un fantassin devant notre brigade ; il y avait à la vérité 8 ou 10 canons, mais qui n’auraient peut-être pas eu le temps de tirer si la charge avait été rapide, qui dans tous les cas auraient été certainement pris après la première salve. La cavalerie qui était à notre droite ne fut pas arrêtée dans son mouvement ; elle culbuta l’ennemi, qui de son côté chargeait sur elle, et lui prit quantité d’hommes et de chevaux ainsi que deux étendards. Il est prouvé, et ce que je viens de raconter le démontre surabondamment, que lorsqu’une ligne de cavalerie a entamé la charge, il ne faut jamais l’arrêter dans son mouvement, bien au contraire ! En général, on doit charger le plus à fond possible pour renverser la ligne ennemie, la rompre et la rejeter sur la seconde ligne et ainsi de suite, afin de mettre chez son adversaire le plus de désordre que l’on peut. Aussitôt que la brigade fut ralliée, le général Lasalle fit chercher la compagnie d’élite du 7ème de hussards, qui était restée seule et sans courir le moindre danger sur le terrain ainsi abandonné en désordre. Puis le général mena ses deux régiments sous le canon ennemi, et ils y restèrent jusqu’à minuit sans bouger. Pour donner une idée de la perte que fit cette brigade par le feu du canon en punition de son mouvement rétrograde, il me suffira de dire que le général, qui se tenait en tête, eut deux chevaux tués sous lui. Des hommes et des chevaux tombaient à tout moment, personne ne bougea, et l’on n’entendit pas même un murmure.

Lasalle et la punition de Golymin (Source-Jack Girbal, Soldats et Uniformes du Premier Empire-collection de l’auteur)

Notons que le régiment perdit dix hommes tués et onze officiers blessés dans cet affrontement de Golymin ou aucun hussards ne combattit directement l’ennemi : on ne plaisante pas avec l’honneur de la brigade pour Lasalle qui, le premier, mit sa vie en danger ce jour-là pour laver cet honneur…

 


En guise de conclusion…

 

Pour conclure sur ce personnage véritablement extraordinaire que fut le général Lasalle, on ne peut manquer de citer un extrait rapporté par Pierre-Louis de Roederer (1754-1835), envoyé extraordinaire et homme à tout faire de Napoléon, qui lors d’une mission en Espagne au début de 1809, rencontra le général à Burgos pour un dîner si mémorable qu’il essaya d’en faire la relation la plus fidèle possible pour l’envoyer à sa femme à Paris. Aimant faire jouer sa mémoire pour retranscrire des discours entendus, Roederer, avocat de formation, se livre à un exercice très intéressant. Comme il écrit à sa femme le 2 mai de Valladolid : « Je vous envoie, ma chère amie, un dîner militaire avec le général Lasalle. Son ton et son langage m’ont paru très piquants. Peut-être l’ai-je mal rendu, et alors mon récit sera assez plat. Peut-être aussi faut-il, pour y trouver quelque sel, avoir devant les yeux le personnage lui-même, avec ses grandes culottes à la mameluk, et sa pipe et ses moustaches. Au reste, j’ai dicté cela par désœuvrement. Que faire quand on voyage à petite journée ! Quel voyage que ce voyage d’Espagne ! C’est une ruine ! et un ennui tuant ! » 

Voici donc, avec quelques coupes, ce fameux dîner, qui pourrait être un assez bon résumé de qui était le général Lasalle, avec ses qualités, ses défauts, sa philosophie si particulière de la vie ainsi que son regard sur la condition humaine de manière générale. Pour le contexte, nous sommes à Burgos, dans le nord de l’Espagne, le 29 avril 1809 et le général Lasalle est sur la route du retour pour revenir en France d’abord et ensuite partir pour l’Autriche y rejoindre l’Empereur en campagne contre les Autrichiens. On y retrouve Lasalle, Roederer donc mais aussi l’ami de toujours, le général Thiébault, l’aide de camp préféré de Lasalle, le breton Charles du Coëtlosquet ainsi que quelques autres officiers. 

Avant Souper

« Hier j’ai dîné ou soupé (il était sept heures du soir) chez le général Thiébault avec le général Lasalle arrivant de Madrid, et se rendant en toute diligence au corps d’armée commandé par le maréchal Masséna, en Allemagne, l’empereur lui ayant donné le commandement d’une division de huit régiments de cavalerie légère et de huit pièces de canon. Le général Lasalle étant célèbre par sa bravoure, par son dévouement à l’empereur, par ses services depuis quinze ans ( il n’en a que trente-trois et récemment encore, ayant puissamment contribué, par son courage et l’habileté de ses manœuvres, au gain de la bataille de Medellin; étant remarquable par son ton militaire, par sa gaieté éminemment française, qui ne se dément jamais, au fort même des combats ; enfin, étant Messin, mon compatriote, d’une famille que j’ai beaucoup connue , tils d’une mère que j’ai un peu aimée, cousin d’un de mes confrères au parlement de Metz, j’ai pris un extrême plaisir à le voir, à l’écouter, et je veux prolonger ce plaisir en écrivant ici, aussi exactement qu’il me sera possible, toute la conversation qui a eu lieu entre lui et moi , et a été commune pendant le dîner à toutes les personnes qui s’y trouvaient réunies. Le général était à un balcon, seul, lorsque je suis entré chez le général Thiébault. Il regardait travailler au tombeau du Cid, dont le général Thiébault a fait recueillir les fragments dans une église brûlée, et qu’il fait remonter dans une promenade qu’il a plantée sur le bord de l’Arlancon, au milieu de la ville, au-dessous de la terrasse qui a servi jusqu’à présent de promenade à la ville. Je vais au général Lasalle, et voici notre conversation :

Moi. — Général, j’ai l’honneur de vous saluer.

Le général Lasalle. — Monsieur, vous allez à Madrid.

Moi. — Oui, général. 

Le général Lasalle. — J’ai laissé il y a trois jours le roi très-bien portant.

Moi. — Vous n’avez pas fait de mauvaise rencontre en route ?

Le général Lasalle. — Point du tout. Il n’y a rien à craindre. Seulement, quand vous aurez passé Valladolid, il faudra laisser la route de Ségovie de côté, et prendre l’autre. Il n’y a pas le moindre danger.

Moi. — Ce que vous dites là est fort rassurant ; mais on m’a parlé tout autrement hier et ce matin et surtout, on m’a recommandé de ne pas m’en rapporter au général Lasalle, qui n’a peur de rien, et fait peur à toute l’Espagne. Comme ma réputation de bravoure n’est pas aussi bien établie que la sienne, je compte demander une escorte. 

Le général Lasalle. — Quand j’ai passé à…., le commandant est venu à ma voiture, et m’a dit : « Général, je ne vous laisserai point partir sans une escorte de vingt-cinq hommes : il y a des brigands… » Je lui ai répondu que je n’en voulais pas : il a insisté. Je lui ai dit : « Savez-vous à qui vous parlez ? — Je parle à un officier français. — Vous parlez au général Lasalle. Combien sont ces brigands ? — Environ trois cents. — Combien avez-vous d’hommes ?  — Cinquante.  — Quoi ! vous avez cinquante hommes et vous laissez la route sans sûreté ! Cela est lâche. Je rendrai compte de votre conduite. Je ne veux point de votre escorte. » J’ai passé, je n’ai rien vu et me voilà.

Moi. — Général, il faut vous garder pour la campagne qui commence en Allemagne.

Le général Lasalle. — Je suis en retard de six semaines : je serai grondé. Les premiers coups de fusils seront tirés quand j’arriverai. L’empereur vient de me donner une superbe division : huit régiments de troupes légères, huit pièces de canon : c’est plus qu’il ne m’en faut. Je serai au désespoir si l’on commence sans moi.

Moi. — Vous passez par Paris ?

Le général Lasalle. — Oui ; c’est le plus court : j’arriverai à cinq heures du matin ; je me commanderai une paire de bottes, je ferai un enfant à ma femme, et je partirai. (M. Lagarde s’approche, ensuite le général Thiébault, qui était dans une autre pièce.)

Le général Thiébault. —- Tu n’emmènes donc pas ta femme avec toi, cette fois-ci ?

Le général Lasalle. — Pourquoi pas, si elle veut ? Mais elle est toute changée, ma femme.

Le général Thiébault. — Elle était en Espagne à la bataille de Rio-Secco (Je crois. À vérifier).

Le général Lasalle. — Jusque-là, elle avait été assez raisonnable ; ce jour-là, je ne la reconnaissais pas ; elle eut peur, quoiqu’il n’y ait guère eu que deux ou trois cents hommes tués. Les boulets venaient autour d’elle et de sa petite fille. Elle fut saisie d’une terreur singulière. Je lui envoyai dire d’aller un peu plus loin ; elle se retira dans un endroit où l’on portait les blessés. Il se trouva là un officier blessé dans un certain endroit. Ma femme avait dans sa voiture un instrument (il figura, par le geste, une seringue). On l’arrangea, et elle fit donner par sa femme de chambre un secours important à ce pauvre homme… Elle, elle fit la dame de charité avec les malade… Cette affaire-là l’a changée tout à fait : elle est à présent poltronne.

Le général Thiébault. — Comment la laissais-tu aller comme ça au plus épais ? Tu devais avoir peur pour elle. 

Le général Lasalle. — Ma foi, non ! Je n’y pensais pas, puisque je n’avais pas peur pour moi.

Moi. — Général, c’est pour arriver sain et sauf aux grandes aventures qu’il faut vous préserver des brigands.

Le général Thiébault. — Je te donnerai sûrement une escorte pour sortir d’ici jusqu’à quatre lieues ; plus loin, tu peux t’en passer.

Moi. — Il faut ménager sa vie quand elle peut être utile.

Le général Lasalle. — Moi, j’ai assez vécu à présent. Pourquoi veut-on vivre ? Pour se faire honneur, pour faire son chemin, sa fortune. Eh bien ! j’ai trente-trois ans ; je suis général de division (en s’approchant de moi, à voix basse et d’un ton sérieux) : Savez-vous que l’empereur m’a donné, l’année passée, 50,000 livres de rente ? c’est immense !

Moi. — L’empereur n’en restera pas là  et votre carrière n’est pas finie. Mais pour jouir de tout cela, il faut éviter les dangers inutiles et les dangers sans gloire ; car, après tout, pourquoi veut-on se faire honneur, faire son chemin, sa fortune ? C’est pour en jouir, sans négliger cependant les occasions d’accroitre ces avantages autant qu’il est possible.

Le général Lasalle. — Non, point du tout ; on jouit en acquérant tout cela ; on jouit en faisant la guerre. C’est déjà un plaisir assez grand que celui de faire la guerre : on est dans le bruit, dans la fumée, dans le mouvement ; et puis, quand on s’est fait un nom, eh bien ! on a joui du plaisir de le faire. Quand on a fait sa fortune, on est sûr que sa femme, ses enfants ne manqueront de rien : tout cela est assez. Moi, je puis mourir demain.

(Un aide de camp vient dire au général Lasalle qu’on le demande. Il sort)

Je passe avec le général Thiébault dans son cabinet. Le général Lasalle rentre, et reprend la conversation avec M. Lagarde. M. Lagarde m’a rapporté que le général lui avait dit qu’on traitait les Espagnols avec un peu de mollesse, qu’il fallait les réduire par la terreur ; que dans toute partie conquise où il y avait un Français de tué, il fallait pendre un Espagnol ; que partout où il y avait une insurrection, il en fallait pendre soixante. Nous rentrâmes, le général Thiébault et moi. La conversation continua quelques moments sur le même texte et le même ton.

Le général Thiébault, en riant, à moi — Il en dit plus qu’il n’en fait. C’est le meilleur homme du monde. (Le général Lasalle parle à quelqu’un qui entre, et le général Thiébault continue). C’est le premier officier de troupes légères de l’Europe ; Nansouty, le premier officier de cavalerie. Il a tout le brillant du marquis de Conflans, et a fait bien d’autres preuves, toujours gai comme vous le voyez, et allant comme cela au feu. (S’adressant au général Lasalle) Mon ami, où sont tes aides de camp ? Je les ferai chercher. Nous les attendons pour dîner.

Le général Lasalle. — Il faut dîner sans eux.

Le général Thiébault. — Il faut bien qu’ils dînent.

Le général Lasalle. — Ils n’ont pas faim.

Le général Thiébault. — Où sont-ils logés ?

Le général Lasalle. — Ils ne sont pas logés.

Le général Thiébault. — Mais tu veux partir après dîner !

Le général Lasalle — C’est pour cela qu’il ne faut pas les attendre ; ils dîneront ailleurs.

Le général Thiébault. — Je ne ferai pas servir qu’ils ne soient venus.

Le général Lasalle. — Et moi je vais dire qu’on serve. (Il sort.)

On voit venir les aides de camp sur le pont.

Pendant la conversation est survenu le commissaire-ordonnateur Buot ; un colonel, beau-frère du général Lasalle. On s’est mis à table. Le général Lasalle à gauche du général Thiébault ; moi à, droite, à côté du général Lassalle, en retour M. Lagarde, plus loin M. du Coëtlosquet, aide de camp du général Lasalle ; vis-à-vis, un officier ; plus loin, le beau-frère du général Lasalle. À ma droite M. Buot ; plus loin, en retour, le secrétaire et l’aide de camp du général Thiébault ; en face de moi, le deuxième aide de camp du général Lasalle, et au milieu M. de Vidal, adjudant.

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Le général Antoine-Charles de Lasalle, 1775-1809 (Source-Aquarelle de Jack Girbal, collection de l’auteur)

Souper.

Le général Thiébault. — Ma foi, messieurs, vous ferez mauvaise chère ! Cette réunion de troupes, qui n’ont pas été annoncées, a mis la disette à Burgos. (Dans cette matinée et dans les trois jours précédents, il est arrivé 17,000 hommes à Burgos venant de Saragosse). Ce matin, il a fallu attendre deux heures du pain pour faire déjeuner le pauvre Lasalle.

Le général Lasalle. — Je n’étais pas pressé. J’avais déjeuné avant de me coucher.

Le général Thiébault. — Il est arrivé ici à deux heures du matin. Je venais de me coucher ; je le vois devant mon lit : « Mon ami, donne-moi à souper et un lit. » Le cuisinier lui a donné à souper.

Le général Lasalle. — Je ne sais pas pourquoi les gazettes françaises, contre leur ordinaire, ont diminué les avantages de la bataille de Medellin. Elles ont dit que nous avions tué six mille hommes ; nous en avons bien tué quatorze mille.

Moi. — C’est ce que m’ont dit à Bayonne des officiers revenant d’Espagne.

M. Lagarde. — Le bulletin du major général, maréchal Jourdan, en annonçait 12,000.

Le général Lasalle. — Nous en avons tué 14,000. Nous avions espéré de voir le roi à l’armée de l’Andalousie. Cela aurait produit un bon effet. Le roi se plaît à Madrid… Il chasse beaucoup… Sa Majesté n’était pas de bonne humeur quand je suis parti de Madrid… Je lui ai apporté les drapeaux que nous avons pris aux Espagnols. Superbes drapeaux, ma foi ! Ils étaient couverts de belles figures peintes, brodées. Il y en a un sur lequel on voyait un aigle terrassé et déchiré je ne sais par quelle bête, une figure de lion, peut-être de léopard… ou de mérinos ! … (Tout le monde éclate de rire). À propos de mérinos, j’en ai sauvé pour ma part plus de 500 000. Oh ! nous avons fait la guerre en Andalousie avec une sagesse et une douceur édifiantes. (La conversation tomba sur les troupes venant de Saragosse, sous les ordres du maréchal Mortier.)

J’ai cessé un moment d’être à la conversation générale, parce que M. Buot, mon voisin, m’a parlé du siège de cette ville à moi particulièrement. 

[…]

Le général Thiébault. — Mon ami, tu ne partiras pas ce soir.

Le général Lasalle. — Mon ami, je partirai ce soir. Je suis en retard de six semaines.

L’aide de camp du Coëtlosquet. — Mon général, nous ne gagnerons rien à partir ce soir.

Le général Lasalle. — Nous serons en route. C’est quelque chose d’être comme ça (il fait un mouvement de la main qui figure la position et le mouvement d’un homme à cheval qui galope).

Le général Thiébault. —Ne nous parle pas de ce plaisir-là, à nous qui sommes condamnés à rester ici. Mais il te faut une escorte seulement pour quatre lieues ; il y a par ici quelques coquins. Je te commanderai quatre dragons.

Le général Lasalle. — Je ne veux pas. Ce serait un trop mauvais tour. Cela ralentirait ma marche. Ils voudraient tous ensuite m’en donner le reste de la route. Je resterais en chemin.

Le général Thiébault. — Je veux que tu aies quatre dragons ; ils sont bien montés ; ils te suivront aisément.

Le général Lasalle. — Je n’en veux point.

Le général Thiébault. — Ils se trouveront à la voiture quand tu partiras.

Le général Lasalle. — Je les chargerai.

(On rit.)

Moi. — Mon fils est dans l’idée que les escortes augmentent les dangers, parce qu’elles ralentissent la marche et qu’elles l’annoncent, et il va toujours sans escorte.

Le général Lasalle. — Oh ! les officiers du roi courent moins de danger que les officiers français ; les Espagnols ont plus de ménagement pour eux. Si l’on veut de la sureté, il faut ne point faire de grâce quand on tue des Français. On y va trop doucement. Les Espagnols ne sont pas comme les Allemands.

Le général Thiébault. — Tu vas les revoir, ces bons Allemands. (Trois ou quatre voix ensemble) Les bonnes gens, les braves gens, que ces Allemands !

M. du Coëtlosquet. — Avec tout cela, vous pleurerez l’Espagne.

Le général Lasalle. — Oui, dans six mois d’ici, quand nous y reviendrons

Le général Thiébault. — Te souviens-tu de la bonne vie que nous avons menée à Salamanque ?

Le général Lasalle. — Pardieu oui ! c’était à notre premier voyage.

Le général Thiébault, à moi. — Il avait là une belle à qui il donnait des sérénades en plein jour.

Le général Lasalle. — Oui, pour plus de discrétion. (À moi.) C’était une femme chez qui était logé le général Victor. Il fut tout étonné de me voir arriver avec de la musique sous ses fenêtres. Je lui dis : « Général, ce n’est pas pour vous, c’est pour madame. » Elle me disait : « Mais, monsieur, il fait jour!… » — « Madame, raison de plus !

Le général Thiébault, à moi. — Ils avaient formé une société qui s’appelait des Altérés. Il était défendu de n’avoir pas soif, sous une peine convenue. Lasalle avait passé une nuit de train avec un de ses officiers, et ils revenaient ensemble le matin pour se coucher ; tout à coup il prend un air grave et regarde son camarade ; il lui dit : « Monsieur, vous venez de passer une nuit dans la débauche, cela est affreux. Rendez-vous en prison pour trois jours ! » Et l’autre y alla.

Le général Lasalle. — Nous avons soupé hier à Torquemada (ville brûlée par ordre du général Lasalle, il y a six mois, après quelque acte de trahison); ils voulaient se souvenir que je les ai brûlés il y a six mois. Ils se rassemblaient autour de la maison, et se regardaient quand je suis parti.

L’aide de camp du Coëtlosquet — Mais aussi, général, comme vous avez été reçu à la Poste !

Le général Lasalle. — Oui, ils ne savaient quelle fête me faire. C’est que j’ai fait donner 6,000 francs au maître de poste pour rétablir sa poste, quand Torquemada eut été brûlée.

L’aide de camp. — Il faut que nous n’ayons fait qu’une bonne action dans toute notre vie, et nous n’avons pu échapper aux ennuis de la reconnaissance !

Le général Lasalle. — Quand ma voiture s’est arrêtée, la femme est venue à ma voiture ; elle m’a dit : « Est-il vrai que le général Lasalle ait été tué ?» Je lui ai répondu : Oui, il est mort. Le moment d’après, son mari est venu, m’a regardé de tous les côtés, et m’a reconnu. C’est alors que la reconnaissance a commencé, et qu’il a fallu descendre. On a été chercher toute la viande, les poulets et les œufs de Torquemada, et il n’y en avait guère.

Après souper.

On s’est levé de table. Le général Lasalle a donné des ordres pour son départ, a pris du café, du rhum, a allumé sa pipe dans un coin, et est revenu à la cheminée, où nous étions en cercle debout.

Le général Lasalle, à Buot. — Vous ne me chargez de rien pour madame ?

M. Buot. — Si vous voulez, général, l’embrasser pour moi…

Le général Lasalle. — J’ai déjà cette commission pour plus de vingt personnes. Le maréchal Victor me l’a donnée ; Thiébault aussi… Je ferai face à tout, messieurs, vous pouvez y compter. L’empereur a donné une division au général Macdonald. Je suis bien aise que l’empereur lui ait fait grâce. C’est un brave homme, sachant bien son métier ; un peu froid, comme le général Victor.

Moi. — Le général Regnier est un peu comme cela.

Le général Lasalle. — Oui, homme de mérite. Ces hommes-là ne donnent point de mouvement au soldat. Il faut sous eux des officiers qui aient de l’ardeur et du feu. Macdonald a un défaut, c’est un peu d’orgueil ; mais c’est un brave qui a du talent.

M. Buot. — L’empereur ne laissera pas traîner l’affaire de l’Autriche. Il va se frapper là de grands coups. Quel homme !

Le général Lasalle. — Là où l’empereur a été le plus grand, c’est à la guerre d’Italie. Là, il était un héros ; actuellement c’est un empereur. En Italie, il n’avait que peu d’hommes presque sans armes, sans pain, sans souliers, sans argent, sans administrations ; point de secours de personne, l’anarchie dans le gouvernement ; une petite mine, une réputation de mathématicien et de rêveur ; point encore d’action pour lui, pas un ami ; regardé comme un ours, parce qu’il était toujours seul à penser. Il fallait tout créer ; il a tout créé. Voilà où il est le plus admirable ! Depuis qu’il est empereur, il dispose de tant de forces que ce n’est plus la même difficulté.

Le général Thiébault. — Oui, mais il fait de si grandes choses de son pouvoir, il en tire un parti si supérieur à ce qu’en ferait un autre, que c’est comme s’il créait encore.

Le général Lasalle. — Les commencements sont toujours le plus difficile. Le général Kellermann m’a donné une preuve de bonté à laquelle je suis fort sensible. Lorsque je suis arrivé à Valladolid, une personne m’est venue inviter à m établir dans sa maison ; il avait donné ordre qu’on m’y donnât à dîner, à souper, et, de plus, cette personne était chargée de m’offrir de l’argent. M’offrir de l’argent ! Le général Kellermann ! Peut-on une attention plus obligeante de la part du général Kellermann, lui, la fourmi même ! Il ne pouvait me donner une marque de sa bonté pour moi qui fût plus signalée…  Le maréchal [Kellermann, père du précédent] m’a donné les premières connaissances de mon métier. (À moi.) J’ai commencé par être son aide de camp ; c’est à lui que je dois ce que je sais et mon économie (tout le monde rit), oui, mon économie ; il ne fallait pas manger plus d’une côtelette à déjeuner : il m’aurait donné des coups de bâton… le bon maréchal. Il s’était mis en tête de faire de moi un homme de plume ; il m’a fait une fois écrire soixante lettres en une matinée. Je n’aurais pas réussi dans cette carrière.

Le général donne des ordres pour son départ. Je me retire. »

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Voilà donc quelques bribes, mémoires, souvenirs, anecdotes qui essayent, tant que faire se peut, d’évoquer une des plus belles gloires militaires de la France, un des parcours les plus prestigieux et l’une des personnalités les plus attachantes de l’histoire de l’armée française. 

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Lasalle avec ses officiers en Prusse en 1806 (Source-Aquarelle de Jack Girbal, collection de l’auteur)


Bibliographie

 

-Bro Louis, Mémoires du Général Bro, Plon-Nourrit, Paris, 1914, 310 p.

-Curély Jean-Nicolas, Itinéraire de la vie d’un cavalier léger de la Grande Armée (1793-1815), ebook, kindle edition. 

-Dupuy Victor, Souvenirs militaires (1794-1816), Calmann Lévy, Paris, 1892, 316 p.

-Marbot Marcellin, Mémoires du général baron de Marbot, Paris, Plon, 1891, Volume II, 495 p.

-Parquin Charles, Souvenirs (1803-1814), Bousson, Valadod & cie, Paris, 1892, 287 p.

-Roederer Pierre-Louis, Œuvres du comte Pierre-Louis de Roederer publiées par son fils, Paris, 1853-1859, plusieurs volumes.  

-Thiébault Paul, Mémoires du général baron Thiébault, Paris, Plon, 1893-1895, plusieurs volumes. 

-Załuski Józef La Pologne et les Polonais défendus par un ancien officier des chevau-légers de la Garde de Napoléon Ier contre les erreurs et les injustices des écrivains français M.M. Thiers, Ségur, Lamartine, Imprimerie de Debuisson & cie, Paris, 1856, 316 p.

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-Bégin Emile-Auguste, Biographie de la Moselle, Metz, 1830, Volume II, 580 p.

-Hourtoulle François-Guy, Lasalle, Copernic, 1979, 260 p.

-Thoumas Charles, Les Trois Colbert, 1888, Paris, LCV, 2003, 221 p.

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