Les séries au service d’une influence stratégique : le cas turc.

Les séries sont couramment marquées par la situation géopolitique et la politique internationale de leur pays de création. C’est le cas des séries turques qui connaissent un succès international depuis le début des années 2010. En 2013, elles secondent les séries américaines à 32% des succès d’audience, et la valeur de leurs exportations s’élève à 300 millions de dollars cette même année[1]. Des Balkans à l’Amérique latine, leur succès est indéniable. 

Cet engouement peut s’expliquer par le fait que leur casting met en avant des femmes plus émancipées et l’image d’un Orient plus pro-actif. Ces aspects sont par ailleurs mis en valeur par des décors authentiques faisant écho au passé ottoman de la Turquie. En effet, nombre de ces séries sont des sagas historiques qui prennent place sous l’Empire ottoman. 

Le succès des séries turques est aussi le résultat d’une volonté politique d’exporter vers l’international un modèle turc, permettant au pays de conquérir la place de puissance régionale incontournable. Cela passe notamment par la mise en oeuvre d’un « soft power » efficace qui valorise le passé historique et militaire du pays. Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP (Ak Partisi) en 2002, la Turquie a progressivement adopté une diplomatie davantage tournée vers les anciens espaces ottomans en misant sur la culture et l’héritage de son empire. Il s’agit, selon les géo-politiciens, d’une volonté d’affirmation de puissance régionale émergente et de redéfinition de son rôle géostratégique dans un monde devenu multipolaire. Enfin, cela est favorisé par sa “profondeur stratégique” qui lui vient de sa position géographique, lui permettant de déployer une politique d’influence dans son voisinage pour s’imposer comme un acteur géopolitique incontournable. Sur le plan culturel, une forme « d’ottomania » se développe, notamment dans le domaine cinématographique. 

Affiche titre de la série « Le siècle magnifique », 2013 (.

De la réhabilitation cinématographique de personnages historiques de l’Empire ottoman.

 

Ainsi, de nombreuses séries turques prennent pour cadre l’Empire ottoman. Composées d’épisodes d’en moyenne 120 minutes, celles telles que Muhtesem Yuzyil (« Le siècle magnifique ») ou bien Dirilis Ertugrul (« Résurrection : Ertugrul »), ont pour objectif de traiter des périodes glorieuses de l’Empire. Ceci développe par ailleurs l’intérêt des téléspectateurs étrangers pour l’histoire de la Turquie et pour sa culture, augmentant ainsi l’attractivité du pays.

Par la diffusion internationale de ces séries, l’objectif du pays est de revenir à des « valeurs anciennes » (valeurs liées à la culture musulmane) dans son fonctionnement intérieur et de redorer son blason en se dotant d’une image de puissance morale et légitime. Cela est mis en avant à travers la valorisation cinématographique des différents sultans respectifs des périodes traitées. A titre d’exemple, deux séries peuvent être mentionnées :  Payıtaht : Abdülhamid (2017, The Last Emperor en anglais), dédiée au règne du Sultan Abdülhamid II (1876-1909), et Muhteşem Yüzyıl (2011-2014, Le Siècle magnifique en français) consacrée au règne du Sultan Süleyman (1520-1566).

Süleyman, dixième sultan de l’empire, est souvent représenté dans un rôle guerrier et conquérant, entouré de ses soldats, sur le dos d’un grand cheval blanc, toujours au centre de l’image. Dans ses allocutions, le sultan est par ailleurs très vindicatif dans la façon de s’adresser à ses homologues étrangers : “Benim bulundugum yer bizim merkezimizdir” (“Où que j’aille, je suis en terrain conquis“). Beaucoup de références islamiques sont présentes lorsqu’il est mis en scène, tels que les drapeaux portant le blason de l’empire, les costumes d’époques et les formules de salutations. Cependant, la série n’a pas fait l’unanimité malgré son succès. Elle fut critiquée par Erdogan et quelques membres conservateurs du gouvernement turc pour ne pas avoir représenté le sultan Süleyman selon « les moeurs musulmanes »[2].

 

Affiche publicitaire pour la série « Payitaht », 2017.

La série Payitaht entre parfaitement en concordance avec la politique de réhabilitation de l’Empire ottoman sur le plan culturel. Le dernier sultan ottoman voit son image réhabilitée, malgré sa diabolisation vers la fin du XIXème siècle en Europe et par la nouvelle République de Mustafa Kemal Atatürk en 1923. Il est désormais dépeint comme un chef d’Etat devant faire face à de multiples complots visant à démanteler l’Empire ottoman. Ce scénario, compte tenu de la situation politique en Turquie, peut d’ailleurs être mis en parallèle avec le coup d’Etat manqué de 2016.

Les séries turques historiques diffusent par ailleurs l’image de personnages féminins émancipés et influents dans l’empire. Toujours dans la série Muhtesem Yuzyil, la favorite du sultan Süleyman, Hürrem Sultan en est l’incarnation. Débarquant comme esclave dans le harem de Süleyman, elle devient rapidement sa favorite. Ne se conformant pas au protocole du Palais ottoman, et développant grandement son influence sur le sultan, elle s’attire les foudres et la haine des ministres du gouvernement et des concubines du harem. Le sultan finit par lui accorder sa confiance dans la gestion des affaires politiques de l’empire. Dans la série, Hürrem doit faire face aux humiliations et aux tentatives de meurtre de ses ennemis au sein du Palais, mais elle parvient avec force et détermination à s’imposer comme un personnage puissant. Aussi, c’était une femme engagée dans la protection des femmes dans l’Empire (veuves, femmes isolées et âgées) et dans la création d’une fondation luttant contre leur précarité. Dans la série Kösem qui suit chronologiquement Muhtesem Yüzyil, le rôle d’une autre femme dont l’influence politique a marqué l’empire est abordé. D’origine grecque, elle devient la concubine officielle du sultan Ahmet Ier, qui lui délègue une grande partie de son pouvoir politique au cours de son règne. A la mort d’Ahmet, elle devient sultane, et assiste aux réunions du Divan (gouvernement ottoman) avec son fils Murad IV, nouveau sultan de l’empire.                    

Enfin, il est pertinent de citer une autre série turque : Kurulus Osman. Dans cette série, les Turcs ottomans s’emparent de la Mésopotamie des mains des Seldjoukides et des Byzantins au cours du XIIIème siècle, menés par Osman Gazi. Ce dernier est le personnage principal dont la série est éponyme, et est par ailleurs interprété par un acteur bien connu des téléspectateurs arabes, et particulièrement apprécié, Burak Ozçivit. La présence de cet acteur dans les séries turques accroît en effet le taux d’audimat à l’international.

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Affiche de la série « Kurulus Osman », 2019

 


Représentation d’un Empire passé, stratège et militaire.

Le succès des séries turques et l’influence grandissante du « soft power » turc se retrouve par ailleurs sur Netflix. Ainsi, en 2019, la plateforme américaine de diffusion des séries achète les droits de diffusion d’une série documentaire sur l’essor de l’Empire ottoman au XVème siècle : « Ottoman Rising » (Essor de L’Empire ottoman »). 

Il s’agit d’une mini-série de six épisodes qui retrace l’histoire de la conquête de Constantinople par Mehmet II dit « le Conquérant ». Ce dernier a considérablement marqué l’histoire turque. De ce fait, les réalisateurs turcs, dans l’optique de ressusciter la plus glorieuse période historique de ’Empire ottoman, décident de traiter de la conquête de Constantinople en 1453, menés par Mehmet II. C’est le 29 mai 1453 (de cette année) qu’il conquiert la ville. Le traitement de cette période de l’histoire amène aussi à aborder le génie militaire dont a fait preuve le sultan. 

Durant les six épisodes, l’intrigue insiste grandement sur la persévérance de Mehmet II dans la conquête de la grande ville byzantine. En effet, il est difficile pour le sultan d’assiéger la ville du fait de l’épaisseur de ses remparts. Cette difficulté est accentuée par l’exposition des tensions au sein de l’armée ottomane entre les chefs de guerre menés par « Fatih » (le Conquérant) quant à la stratégie de guerre à employer. 

Affiche de la série « Ottoman Rising », Netflix, 2019

 

Enfin, les réalisateurs turcs mettent l’accent sur la témérité et le génie militaire du sultan. Ainsi, alors que sa flotte doit faire face aux navires byzantins dans la Corne d’or, port naturel de Constantinople, Mehmet II décide de la faire passer par voie terrestre vers l’enclave maritime le matin du 22 avril 1453. Du fait de son application rapide, cette tactique permet de prendre la flotte adverse à revers.

A cela s’ajoute l’innovation ottomane dans la série quant à l’équipement militaire. Le sultan engage ainsi un ingénieur hongrois, Orban, pour lui construire des canons dont un d’une longueur de 8 mètres, ayant joué un rôle important dans la conquête de Constantinople. Ces canons parviennent à bout des murs de la ville, obstacles qui ont fait sa réputation de ville imprenable pendant des siècles. 

Les séries turques permettent aux spectateurs de révéler chez eux un véritable intérêt pour le passé et la culture turcs. Ainsi, certaines séries ne manquent pas de mentionner des références aux peuples turcs des steppes de Mongolie. Ces peuples se sont progressivement déplacés au cours des siècles vers la Mésopotamie. Composés de différents peuples turcs, certains sont parvenus à constituer de petits empires successifs. Les Turcs dit “Oghuz” se sont, vers le Xème siècle, emparés progressivement des régions sous tutelle byzantine jusqu’au XVème siècle. Une première forme d’écriture du turc est retrouvée sur des stèles écrites par les « Turcs célestes » (Göktürk) dans la vallée de l’Orkhon en Mongolie. Y sont relatés l’âge d’or de ces Turcs, leur assujettissement par les Chinois et leur libération. Par ailleurs, elles évoquent les origines légendaires des Turcs : le Bozkurt (loup gris) et Ergenekon (mythe fondateur). 

Selon ces récits, les Turcs sont un peuple uni au départ, issu de l’union d’une femme et d’un loup, animal sacré dans la culture turco-mongole. D’après ces légendes, le dieu de la foudre et du vent Tengri s’était métamorphosé en loup gris pour s’unir à une princesse. De cette union improbable est né un guerrier légendaire, Asena, qui a mené son peuple vers des victoires qui ont marqué leur histoire. Ainsi, il les sauva par exemple d’une défaite militaire sanglante : pris au piège dans la vallée de l’Ergenekon par leurs ennemis, les Turcs s’en remettent à Asena qui leur ouvrit un chemin à travers les montagnes. Après un succès militaire, ils fondèrent alors le premier Khaganat (empire) turc.

Ces références ont intégré rapidement la culture populaire turque. En effet, le début de la République dès 1923 est marqué par un nationalisme ambiant qui s’explique par la création d’une unité nationale autour du maintien de l’intégrité des territoires turcs grâce au traité de Lausanne en 1923. Ce nationalisme débouche sur la valorisation de la turcité, c’est-à-dire de tous les éléments faisant référence au passé, la langue, à la culture des peuples turcs ou ayant une référence turque (valeurs et traditions), au point de lui donner une dimension sacrée. En outre, les représentations symboliques des anciens Turcs s’insèrent progressivement au XXe siècle dans la sphère politique. C’est le cas de certains partis d’extrême droite, qui prônent la réunification des peuples turcs d’Asie. : par exemple, la création d’un groupe paramilitaire d’extrême droite, les « loups gris”, ou bien leur signe de ralliement et de reconnaissance s’effectuant avec un geste de la main en forme de tête de loup.                  

A cela s’ajoute une culture empreinte de la violence de la chute de l’Empire ottoman. Cette dernière a notamment marqué les esprits par la partition des territoires anatoliens par les puissances mandataires de la fin du XIXe siècle. Plus récemment, cette image a été réveillée par le coup d’Etat manqué du 15 juillet 2016, événement qui a suscité un soulèvement populaire  en faveur du maintien du président actuel à la tête de l’Etat. 

Tous ces éléments culturels et politiques représentatifs d’un sentiment national fort se retrouvent dans les séries turques et témoignent aux yeux des téléspectateurs étrangers, notamment du monde arabe, du retour d’une puissance militaire et historique dans la réalité géopolitique et médiatique des zones de la Méditerranée, du Moyen-Orient, mais aussi des Balkans. Une série comme BORU (Wolf), réalisée en 2018 et sortie en 2019 sur Netflix, comporte tous ces éléments.  Il s’agit d’une série d’action militaire constituée de six épisodes, et dont le succès lui a garanti une deuxième saison. Les aventures d’une unité militaire d’élite, équivalent du GIGN, y sont relatées, de l’année 2014 à l’année 2016, date du coup d’Etat manqué à laquelle s’achève la première saison. Elle expose aux écrans les liens de solidarité et de fraternité qui lient les membres de cette unité, les différentes missions qui lui sont attribuées, et les conséquences que celles-ci peuvent avoir sur certains des membres, ainsi que les traumatismes qu’ils ont pu avoir par le passé. La série comporte de nombreuses références à la mythologie turque telles que l’insigne de l’unité représentant un loup et des noms mythologique tels qu’Asena. Par ailleurs, la série aborde des d’événements qui ont marqué l’actualité intérieure turque dont le coup d’Etat manqué, traités avec un certain parti pris comme la présence d’un ennemi intérieur à la nation qu’il faut éliminer. 

Affiche de la série « BORU, 2019

 

Par cette diffusion stratégique de l’influence d’un Etat, au moyen des plateformes de séries telles que Netflix ou bien encore Amazon Prime Video, l’arrivée des productions turques sur les écrans permet de contrebalancer en partie le modèle occidental présent sur le petit-écran et les réseaux sociaux.

 

Co-écrit par Morgane Barraud et Selen Yılmaz

 

 

[1] JOUTEAU Adrien, “Quand le turc renoue avec l’Ottoman”, 21/06/2018, Le Grand Continent, https://legrandcontinent.eu/fr/2018/06/21/quand-le-turc-renoue-avec-lottoman/

[2] DELAHAYE Martine, “Les séries turques, ambassadrices du pouvoir”, 06/05/2017, Le Monde, https://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2017/05/06/les-series-turques-ambassadrices-du-pouvoir_5123334_1655027.html


BIBLIOGRAPHIE :

 

 

 

  • DE FELICE Camille, “L’enseignement du 15 juillet dans les écoles turques: rupture ou continuité dans le processus de fabrique du citoyen républicain?”, 27/03/2018, OVIPOT, https://ovipot.hypotheses.org/14935

 

 

 

 

 

 

 

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