Opération Harpie : Une OPINT permanente dans la lutte contre l’orpaillage clandestin en Guyane française

 

HARPIE : Une mission interministérielle en Outre-mer

 

Parmi l’ensemble des missions de l’armée, il est généralement fréquent d’entendre parler des opérations extérieures, dites OPEX. Mais les forces armées d’un pays agissent aussi au sein des frontières de leur Etat : on parle alors d’OPINT, pour Opération Intérieure. En effet, l’armée est garante de la sécurité de la Nation et agit donc en conséquence, par exemple en venant en aide à la population lors de catastrophes naturelles ou en assurant une présence publique lors de menaces terroristes (Sentinelle). Parmi toutes les OPINT actuellement en cours, il en est une particulièrement intéressante car méconnue du grand public : l’opération Harpie en Guyane.

Immersion HARPIE
Militaires en patrouille lors de l’Opération Harpie (Ministère des Armées)  L’Opération Harpie est une opération interministérielle française réalisée en Guyane depuis le mois de février 2008, menée conjointement par les forces de gendarmerie et les Forces Armées en Guyane (F.A.G.) pour lutter contre l’orpaillage illégal en Guyane. Débutée le 6 février 2018, l’opération Caracara vise à asphyxier les sites actifs et maintenir hors d’état les sites démantelés.
img_1833-1
La Guyane-française, territoire d’Outre-mer (Guyane-guide.com)

 

Mise en place en 2008 en remplacement des opérations Anaconda et Toucan, Harpie est une opération interministérielle placée sous l’autorité du préfet de Guyane et du procureur de la République dans le cadre de la lutte contre l’orpaillage clandestin. D’un point de vue militaire, elle est de nature interarmes avec le déploiement d’éléments de l’Armée de Terre, de l’Armée de l’Air — regroupés au sein des Forces Armées de Guyane (F.A.G.) –, de la Gendarmerie Nationale et d’autres services de l’État (les douanes, la Police Aux Frontières (P.A.F.), l’Office National des Forêts (O.N.F.), le parc amazonien de Guyane ou encore la direction de l’environnement).

img_1837
La coordination complexe de l’Opération Harpie (Sénat / http://www.senat.fr/rap/r10-271/r10-2716.html)

Son but initial est la lutte contre l’orpaillage clandestin. Il s’agit d’une technique de recherche de paillettes d’or par lavages près des cours d’eau ou des alluvions aurifères. La Guyane française, qui est une collectivité territoriale enclavée en Amérique du sud entre le Surinam et le Brésil, dispose de nombreuses ressources naturelles comme le bois, le pétrole (en mer) et l’or. Du fait de sa valeur élevée sur le marché international, celui-ci est particulièrement convoité. L’orpaillage illégal, pratiqué en très grande partie par des garimpeiros (chercheurs d’or clandestins) brésiliens en situation irrégulière sur le territoire national, est une catastrophe pour l‘environnement : les campements d’orpailleurs nécessitent de grands espaces, provoquant la déforestation de la forêt amazonienne de Guyane à la biodiversité pourtant inestimable. Selon l’ONG W.W.F., on estime que 157 000 hectares de forêts ont été détruits à cause de l’orpaillage depuis 2001 et que 72% de ces destructions se sont produites sur la période 2008-2015. Plus grave encore, cette pratique a aussi des conséquences sanitaires dramatiques. A proximité des cours d’eau guyanais, de nombreuses communautés amérindiennes (Emerillon, Wayana, Wayapi) vivent essentiellement de la pêche : L’utilisation du mercure afin d’extraire de l’or pollue les cours d’eau et contamine alors les populations.

img_1838
Conséquences de l’orpaillage clandestin (W.W.F., https://www.wwf.fr/espaces-prioritaires/guyane/orpaillage-illegal)

Objectifs opérationnels et forces militaires en présence

Les objectifs de la mission Harpie sont multiples et se déclinent en six objectifs principaux :

  • – Identifier, désorganiser et couper les flux d’approvisionnement des camps d’orpailleurs ;
  • -Identifier les personnes responsables de la logistique des orpailleurs (transporteurs, passeurs…) ;
  • – juger les auteurs de crimes et délits ;
  • – Reconduire à la frontière les individus en situation irrégulière ;
  • – Détruire sur ordre du parquet et sous surveillance d’un Officier de Police Judiciaire (O.P.J.) les matériels servant à l’extraction de l’or ou l’approvisionnement des camps de garimpeiros ;
  • – Remettre en état les lieux concernés.

Afin de mener à bien cette opération, les F.A.G. sont appuyées par les forces françaises engagées sur le terrain.

Les unités Terre déployées :

Insigne du 3ème R.E.I. (Wikimedia, Inconnu)

– 3ème R.E.I. (Régiment Etranger d’Infanterie) : Le régiment, basé au quartier Forget à Kourou, est articulé en 5 compagnies : une de commandement de soutien, deux compagnies de combat, une d’appui et une d’infanterie de réserve. Les deux compagnies de combat remplissent des missions de surveillance, de renseignement et de contrôle de zone dans le cadre des deux missions principales du régiment, Harpie et Titan. Ce dernier dispose de postes avancés au sud-est de la Guyane notamment à Camopi ce qui permet une meilleure projection opérationnelle. Formés au C.E.F.E. de Régina (le Centre d’Entrainement en Foret Equatoriale) ou les instructeurs forêts de la Légion forment les militaires français et internationaux pour le combat dans la jungle, les légionnaires sont pour la plupart détenteurs de la qualification d’aide moniteur forêt et apportent leur savoir-faire dans cette lutte contre l’orpaillage. Le stage Jaguar dispensé au sein du C.E.F.E. permet aux soldats aguerris d‘acquérir les bases tactiques et techniques en forêt dans le but de devenir chef de section déployée en forêt équatoriale.

Insigne du 9ème RIMA (Wikimedia, fantassin72)

– 9ème R.I.MA. (Régiment d’Infanterie de Marine) : Principalement basé à Cayenne ce régiment de l’armée de terre dispose de postes avancés au plus proche des opérations tels que Maripasoula, Saint Jean du Maroni ou encore la base nautique de Stoupan. Composé d’une compagnie de combat permanente, de deux compagnies tournantes en M.C.D. (Mission Courte Durée), d’une compagnie de réserve forêt et de la section des C.R.A.J. (Commandos de Recherche et d’Action en Jungle, le 9ème R.I.MA. travaille conjointement avec les militaires de la légion étrangère.

Composante Air :

Insigne de l’Escadron de transport 68 Antilles-Guyane (S.H.D.-Air) 

Stationnée sur la base aérienne 367 de Cayenne-Rochambeau (Matoury), l’Escadron de Transport (E.T.) « Antilles-Guyane » procède à de multiples missions de renseignement, transports de troupes, d’appui feu et assaut ou encore le soutien sanitaire et logistique. Cinq hélicoptères Puma, quatre hélicoptères Fennec et trois avions de transport Casa CN 235 sont à disposition des F.A.G.. Dans cette zone hostile et inhospitalière recouverte à 95% de forêts et dépourvue de routes, un mode de transport aérien est indispensable et permet d’être complémentaire avec les unités de l’armée de terre et de la Gendarmerie Nationale.

L’outil aérien : un moyen indispensable dans un milieu inhospitalier (Ministère des Armées, E.M.A, Armée de terre)

Gendarmerie Nationale :

Insigne de la Gendarmerie de Guyane (paulboye-ventedirecte.fr)

La gendarmerie Nationale est au cœur du dispositif Harpie. En effet, le gendarme qui a la qualification d’O.P.J. (Officier de Police Judiciaire) constate les infractions, identifie et arrête les personnes impliquées et ordonne les saisies et destructions de matériels sur réquisition du procureur de la république. De ce

img_1844
Gendarme sur un site d’orpaillage clandestin (Opex360, Inconnu)

fait, les F.A.G. n’agissent qu’en soutien de l’OPJ, qui dispose d’une marge de manœuvre assez importante dans le cadre de sa mission. La gendarmerie Nationale déploie des éléments de la gendarmerie départementale renforcés par un escadron de gendarme mobile de métropole en M.C.D. (Mission Courte Durée) ainsi que l’Antenne du G.I.G.N. (A.G.I.G.N.) en Guyane afin de conduire ses missions d’intervention et de police judiciaire dans la cadre de la mission Harpie.

 

Cadre juridique et administraif du dispositif Harpie (Sénat)

 


Modes d’actions et Bilan :

Dans ce milieu hostile et inhospitalier, la démarche des forces armées s’articule sur plusieurs bases. Tout d’abord, on remarque le maillage du territoire mis en place comme nous pouvons le voir dans cette carte datant de 2010. Ce système a pour avantage d’être au plus près des zones d’intervention et permet aux forces un gain de temps non négligeable dans ces zones très difficiles d’accès.

Déploiement des éléments du Rima (bleu) à l’ouest et de la Légion à l’est (vert) (Sénat)

 

La coordination de la manœuvre interarmes est indispensable dans ce type d’action. Celle-ci doit être faite de manière rapide et directe. L’effet de surprise a donc toute son importance dans le dispositif opérationnel car les garimpeiros ont la connaissance du terrain et bénéficient d’une logistique (système de veilleurs, piroguiers…) pouvant repérer les mouvements des F.A.G..
Les opérations héliportées doivent être menées de manière coordonnée avec les assauts au sol et par voie fluviale pour une réussite totale . Les actions de la gendarmerie comme la mise en place de barrages sur les axes de communication sont nécessaires dans le but d’appréhender les suspects.

L’exemple de l’opération Grison menée en 2010 par 70 militaires des F.A.G. en soutien de 55 gendarmes a porté un coup dur à la filière clandestine.

Destruction/Saisie :

  • – 137 carbets ( abris )
  • – 15 quads
  • – 3 tonnes de vivres
  • – 45 grammes d’or
  • – 5100 litres de carburants
  • – 4,5 kilos de mercure
  • – 5 corps de pompe
  • – 9 moteurs

Au fil des années, on remarque une augmentation assez importante des saisies matérielles, financières ainsi que des destructions.

En 2016, l’opération est critiquée du fait de l’augmentation des mines d’orpailleurs. En effet, les forces de gendarmerie ont délaissé en partie le dispositif Harpie pour des missions de lutte contre la délinquance dans ce territoire d’outre-mer criminogène ou les tensions sociales sont très importantes. Cela a eu pour conséquence des résultats assez décevants dans la lutte contre l’orpaillage clandestin.

harpie
Bilan fin 2016 (Ministère des Armées)

Cependant en 2017 et en 2018, nous assistons à un revirement de situation. Les actions des F.A.G. portent leurs fruits grâce à un renforcement du dispositif. De plus, les actions en justice ont augmenté grâce à une plus grande sévérité du pouvoir judiciaire. Les saisies ont augmenté et celles d’avoirs criminels en millions d’euros semblent porter un coup important à cette filière criminelle. Néanmoins, les risques pour les F.A.G. sont bien présents avec des accrochages et de véritables embuscades dignes de « scènes de guerre » selon les dires de certains militaires. Il est important de rappeler que la mission Harpie a coûté la vie de 3 militaires du 9ème (adjudant Stéphane Moralia, caporal-chef Sébastien Pissot, sergent Alexandre Chan Ashing) et que le nombre de blessés est non négligeable.

Bilan 2017 (Ministère des Armées)

 

20180713-bilanharpie.jpg
Bilan 1er semestre 2018, vers une réussite ? (Ministère des Armées, leKotidien)

Sur arrêté du 13 Juillet 2013, les militaires participant à cette mission peuvent recevoir la médaille de la protection militaire

Médaille de la protection du territoire agrafe « Harpie » (Inconnu, aucolbleu)

du territoire agrafe « HARPIE ». Nous pouvons voir que la mission Harpie montre toutes les complexités que peut avoir ce type d’opération intérieure. La coordination interarmes combinée avec le travail des services des ministères concernés doit être parfaitement rodée pour obtenir des résultats satisfaisants mais aussi les moyens financiers et matériels nécessaires. Il convient de rappeler que les mauvais résultats du début des années 2010 sont la conséquence de décisions visant à renforcer d’autres dispositifs en Guyane comme la lutte contre la délinquance ou encore l’opération Titan en charge de la protection du centre spatial guyanais d’où partent les fusées de l’Agence Spatiale Européenne Ariane et Vega (ainsi que les fusées russes Soyouz). Le succès de la mission ne doit pas être que militaire, il doit aussi être une réussite au niveau politique et social avec une régulation de la filière aurifère afin d’avoir des entreprises légales et respectueuses de l’environnement. Celles-ci amèneraient à des créations d’emplois dans une région ravagée par le chômage (25%) et en proie à de régulières tensions sociales. La coopération inter frontalière avec le Brésil et le Suriname doit être renforcée afin de mieux contrôler ces frontières difficilement propices à une surveillance totale à cause du terrain. Néanmoins, la mission Harpie est un cas intéressant pour les forces armées françaises ; en effet, cette dernière amène des pistes de réflexion sur une meilleure adaptation des opérations dans la jungle mais aussi au niveau des opérations extérieures avec l’importance de la combinaison du succès politico-militaire. Les bons résultats de ce début 2018 peuvent-ils présager de la réussite de cette mission ? Difficile de le savoir tant ce type d’intervention nécessite d’être effectuée sur le long terme ainsi qu’en profondeur.

Bilan des 10 ans de la mission Harpie (Ministère des armées)

 

Sources (Bibliographie/Sitographie) :

 

https://www.defense.gouv.fr/espanol/operations/operations/france/harpie/guyane-dans-la-peau-des-militaires-de-l-operation-harpie

http://www.senat.fr/rap/r10-271/r10-2716.html

https://www.defense.gouv.fr/actualites/memoire-et-culture/operation-harpie-deces-du-1re-classe-julien-giffard

https://www.defense.gouv.fr/fre/terre/base/in-memoriam/harpie/guyane-deces-de-2-militaires-francais

https://www.defense.gouv.fr/terre/base/in-memoriam/harpie/guyane-deces-du-sergent-alexandre-chan-ashing-du-9e-rima

https://www.francetvinfo.fr/france/guyane-francaise/guyane-un-militaire-francais-est-mort-en-operation-contre-l-orpaillage_2526531.html

https://lessor.org/pirogue-de-militaires-de-gendarmes-de-loperation-harpie-attaquee-orpailleurs/

https://la1ere.francetvinfo.fr/guyane/autorites-dressent-premier-bilan-encourageant-du-dispositif-harpie-2-608499.html

– AIR actualités Numéro 709 (P20-25), Paris, Mars 2018.

– TIM Numéro 294 (P22-29),Paris,Mai 2018.

– Képi Blanc Numéro Numéro 753, Aubagne, Avril 2013.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s